Prendre un peu de repos

– Ah ! C’est toi. Ça faisait longtemps. Assieds-toi…

Ce n’était pas un reproche, dans sa bouche, juste une constatation. Mon Dieu a sa façon de dire les choses, rien qu’à Lui, qui pointe ce qui va mal, sans me condamner définitivement, sans me tuer. Bien sûr, en sa présence, le plus petit des péchés semble une horreur, mais il mettait un filtre, ou je ne sais quoi, qui faisait que je supportais sa présence, sans en mourir, instantanément consumé, comme j’aurais dû.

Je me suis assis à côté de Lui, j’ai posé la tête sur son épaule, et j’ai pleuré. Je faisais toujours ça quand j’allais le rencontrer, là-haut. Quel pauvre sorte de croyant j’étais. Est-ce que Moïse s’effondrait en sanglots, sur la montagne ? Est-ce que Pierre, Jacques et Jean pleuraient ? Je ne sais pas. Je leur demanderai, quand je serai là-haut, si j’y vais. Je leur demanderai.

Moi, je commençais toujours par me vider de toutes mes larmes. Lui, Il ne disait rien, je sentais sa présence, infiniment aimante, et belle, et à la fois apaisante et impressionnante. Il était, et Il est, d’une sidérante beauté, que le voile qu’iIl mettait entre nous, pour que je ne pleure pas tout de suite, ne parvenait pas entièrement à cacher. À la fois redoutable et saint, tendre et puissant, Dieu quoi. Abba.

Je soupirai, séchai mes larmes et dit :

– Je crois que j’en ai assez.
– Assez de quoi, mon enfant ?
– De tout. En premier, je crois, de me faire insulter.
– Oh, dit-Il, on t’insulte ?
– Oui, père, et de tout temps.

Je laissai passer un silence. Que c’était beau, là-haut ! Le cœur palpitant de la création, un point caché, un pont, un passage entre terre et ciel, oraison, silence, tout intériorité, contemplation.

– Je me suis toujours fait harceler, Lui dis-je. Parce que j’étais chrétien. Les gens ne le réalisent pas. À l’école, au travail, à la télé, dans les films, à la radio, dans des sketchs, partout, tout le temps, en permanence. Ce que je suis, ce que je crois, ceux que j’aime, maltraités, moqués, tournés en ridicule, insultés, calomnies, méprisés, le pape ici, les curés là, Jésus ceci, et vous, les catholiques… Merde !

Je dois préciser une chose. On ne dit pas de gros mots. Surtout pas devant Dieu. Mais quand par hasard ça échappe, Il ne vous foudroie pas d’un regard, Il ne vous précipite pas dans la géhenne, Il ne raye pas votre nom du Livre de la vie. Quand ça sort, là, en Sa présence, Il sait que ça veut dire quelque chose. Comme Il nous aime, Il commence par écouter.

– Tu comprends, repris-je, j’entends bien que ce soit difficile de vivre telle ou telle différence humaine. Je comprends que l’on ait envie de se défendre, de vivre normalement, quelle que soit sa situation, d’être accepté. Mais pourquoi est-ce qu’on serait les seuls à ne pas pouvoir être défendus ? Parce qu’on a dominé, jadis ? À cause des papes ou des princes de l’Église qui ont confondu temporel et spirituel ? Combien de décennies encore devra-t-on supporter tout ça ? Payer pour nos ancêtres ?

J’étais un peu verbeux, de temps en temps, voire à côté de mes pompes, mais Dieu, Lui, m’écoutait comme si ce que je disais avait du sens, tout le temps, comme si c’était honnête, structuré, clair dans mon esprit. Je continuai :

– Là où j’ai le plus mal, c’est pour les prêtres.

Je résistai à la tentation de pleurer. Je murmurai :

– Je suis bien placé pour savoir… que les quelques-uns d’entre eux qui sont dévoyés peuvent faire un mal infini à ceux dont ils ont trahi la confiance.
– Il ne t’a pas touché… rappela-t-il.
– Non, Père. Mais il a essayé. Il a crucifié ma confiance. Il a tué la joie en moi pour des années. Je peux dire que je sais que certains d’entre eux sont des hommes dangereux. Mais je sais avant tout que se moquer d’eux, tous, comme ça, en permanence, est une injustice incroyable, aussi violente et infondée, aussi injuste et infamante, que les clichés racistes ou misogynes. Comment ceux qui se livrent à ça peuvent-ils se regarder dans la glace ? Humilier publiquement toute une catégorie humaine, au prétexte du crime infâme de quelques-uns d’entre eux ? Avec quelle autre catégorie humaine, les ligues de ceci, cela, ne se mobiliseraient-elles pas jusqu’à ce que l’on cesse ? Pourquoi ?

Je me tus. Il me dit :

– Autre chose ?

Je secouai la tête. Oui, autre chose… Je repris d’une voix plus ferme :

– C’est à propos de la vie. De la vie qui commence. Et de la vie qui meurt…

Je cherchai un petit peu mes mots et dis :

– Je ne comprends pas. Je ne comprends pas. Comment peut-on s’émouvoir pour des chiens abandonnés, et ne pas voir en la vie humaine, à son minuscule, fragile, commencement, le trésor le plus beau que nous offre ce monde où nous vivons ? Et je ne parle pas de croire… Je parle juste de voir que ce ne sont pas des amas de cellules, que l’on broie, ou dont on revend des organes. Ce ne sont pas choses, qui ont un cœur qui bat, qu’on détruit par centaines de milliers… Qu’au moins, s’en émouvoir, se poser des questions, ne fait de vous l’ennemi des femmes, ou de l’humanité, pas de vous un facho, comme ils disent, simplement parce qu’on ne veut de mal à personne, qu’on aime la vie, et qu’on en est émerveillé ?

Je repensai à mon propre enfant mis en terre, à cette autre douleur qui m’avait déchiré en deux, à ce morceau de lave incandescente qui m’avait torturé le cœur, de l’intérieur, à cette cicatrice qui demeurait, malgré toutes ces années. J’avais l’impression de porter en terre, à l’infini, ces petits frères et sœurs de notre humanité, finissant en morceaux ensanglantés dans une cuve en inox, parce que… parce que.

– Je peux même me dire que je peux presque parvenir à comprendre ceux qui font ça, dis-je, car s’ils se sont assez gavés de mots pour chosifier ces êtres humains naissants, pour les considérer comme des tumeurs, des cellules, des machins qu’on peut retirer, en vérité, je ne sais même pas s’ils pèchent.

J’allais loin, je le savais. Mais qu’aurais-je fais si j’étais né sans environnement spirituel ? Si je n’avais croisé Dieu sur ma route ? Si on ne m’avait pas donné de croire à l’au-delà, au sens de toute chose, à la Croix, à l’Amour ? Si je n’étais qu’un amas de chair destiné à se satisfaire sur un caillou sans destinée immatérielle, un animal sans anima disposant de son corps comme il le veut ? J’aurais dédié ma jeunesse à me satisfaire, je n’aurais pas essayé de construire ma vie en portant le regard au-delà de ce qui se voit, je n’aurais peut-être de l’Homme qu’une vision nihiliste, immédiate, sans autre destinée que l’immédiat ? Comment aurais-je pu m’émouvoir ? Voir derrière les discours « ton corps ton choix » autre chose que ce qu’ils prétendent être ?

Peut-être. Mais je sais aussi que, tel que je me connais, je n’aurais sûrement pas considéré ceux qui ne pensent pas comme moi comme des fachos. Je n’aurais pas crié au tradi, au taré, au demeuré, je n’aurais pas comparé l’Église et Daesh, Jean-Paul II et Al-Qaïda, simplement parce qu’ils ne pensent pas comme moi. Je me serais sûrement interrogé, me demandant si nous ne faisions pas une grosse connerie, à vouloir maîtriser toute chose, balayer les oppositions éthiques en simplement en changeant des mots. Disposer de son corps, interrompre une grossesse, c’est autrement plus possible à envisager que « déchiqueter vivant un petit enfant à naître dans le ventre de sa maman. » Pour en revendre les organes, en plus, aux USA, apparemment. C’est autrement moins dérangeant.

– Tu veux dire, me dit Dieu, que ce qui te fait le plus de mal, c’est qu’on ne t’accorde pas le crédit de réfléchir, d’être humain, de penser, de mériter aussi d’être écouté ?

– Peut-être alors, serait-ce de l’orgueil, dis-je ? Abba, en fait, voilà : j’aime les femmes. J’aime les hommes. J’aime les gens de gauche. J’aime les gens de droite. J’aime les communistes athées. J’aime les identitaires. J’aime les blancs, les noirs, les arabes, j’aime les sportifs, les fainéants, les gros, les petits, les homosexuels et les travestis. J’aime les bigottes casse-pied et j’aime les athées. Je n’aime pas toujours ce qu’ils pensent, mais je les aime, eux, comme des frères.
– Et toit, dit Dieu, est-ce que tu t’aimes ?

Et voilà, ça se finissait souvent comme ça. J’avais beau crier ma colère, faire des phrases, exiger des réponses, argumenter, Dieu m’invitait à prendre la petite allée, sinueuse, ombragée, où je ne voulais pas aller.
– Au fond, dis-je, tu as raison. J’ai peu de chances de changer le monde. J’en ai pour des années encore à m’énerver si je pense tout le temps à ce qui fait mal. Je devrais peut-être arrêter de penser.
– Oh ! fit Dieu, me serais-je trompé en te donnant l’intelligence, une personnalité, une volonté ?
– Euh… non ? répondis-je, incertain.
– Ce n’est pas la question, alors, dit Dieu. Tes idées, tes combats sont justes. Assure-toi juste d’être heureux. De ne pas te laisser dévorer par ce qui te dérange. De ne pas oublier qui tu es.
– Et qui suis-je ? demandai-je
– Mon enfant chéri.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s