Ta petite voix

Boy

Je me demande encore si tu as survécu. Je pense à toi parfois. Ton visage, dans la foule, de ceux qui avaient fui. Pourquoi toi, pas un autre ? Ton sourire, peut-être.

Je me demande si je vais réussir, demain, à faire tout ce que je dois faire. C’est mon devoir d’état, ma vie à moi.

Ici, tout est pareil. Un type écrit d’une mère qui ne veut pas qu’on tue son fils handicapé, qu’elle pense comme un islamiste. Ces gens-là sont tellement shootés aux certitudes qu’ils en viennent à vouloir qu’on disparaisse. De la scène, de leur horizon, de la vie publique. De l’opinion. Si on défend un truc qui leur plait pas, on est des tradis acéphales sortis de Game of Thrones. Ils nous traitent – tu ne vas pas rire – d’islamistes ! Oui. Comme ceux qui ont égorgé tes voisins, t’ont jeté sur la route, sans rien, pas même ton seul jouet. Rien.

Ils s’en foutent, parce qu’ils n’entendent pas ta petite voix.

Ici, on tergiverse, on se bat à coups de tweets, on fait des pétitions pour des marionnettes qui redisent à ceux qui pensent ce que les auteurs pensent qu’ils ont raison de penser ce qu’ils pensent.

Toi ? Tu ne comptes pas; Quelque part, un bouquin sur le Vatican, ou une fiction télé sur des papes d’antan – bouffis, baiseurs, et profiteurs, avec des gros nez et des regards torves – ont persuadé les gens qui pensent bien, qu’on ne doit pas t’aider. Parce que tu appartiens à cette horde qu’il faut honnir. Les chrétiens.

Je me demande si Néron comparait les chrétiens d’antan aux barbares – auquel cas on pouvait les laisser – ou les faire ! – crever, ça rétablirait une forme de liberté. On devait bien rire de ces gens aux orgies – avant de les tuer.

Quelque part on s’en fout. Tu n’as qu’à pas être chrétien. C’est les ligues de pensées, trop occupées à faire la chasse aux crèches dans l’espace public, qui ont décidé qu’on s’en fout, que tu crèves ou pas. On va pas envoyer l’armée quand-même ? En plus c’est loin.

Il m’arrive de penser à toi, d’avoir le cœur serré, de prier quand j’y pense.

J’ai vu l’image où tu embrasses ta croix…

Putain, des fois, ça m’arrive d’être tenté de cacher la mienne ! Quand tu vis en chrétien au milieu de l’horreur, quand tu risques la mort pour croire.

J’espère aller là-haut, plus tard, et je sais que tu y seras mon maître.

Je prie pour que tu survives, petit d’homme. Petit frère en humanité.

Moi je vais continuer à essayer d’aimer – l’éditorialiste athée, le musulman tenté par la violence, le jeune blanc paumé tenté par le repli. Tous ces gens qui n’ont en commun que leur humanité et leur incapacité à aimer l’autre, celui qui ne croit pas ce qu’ils croient.

Et puis, la foule de ceux qui ne détestent personne en particulier, que ça ne dérangerait pas de vivre ensemble, qui ne rejettent pas le voisin parce qu’il est croyant, non croyant, pas croyant pareil ou qu’il aime différemment – dont moi, en fait. Cette foule regroupe des gens de toutes croyances…

Je sens que quelque chose va mal. Je sens que la violence est là, qui menace de tout emporter. Que des crétins de loges ou pas vont se faire un plaisir d’étouffer toute forme de question, pour le plaisir de baiser du chrétien, de dénoncer le facho, l’amalgame – parce que la télé a bien montré que les chrétiens, c’est des gros vicelards cousus d’or qui se tapent des enfants de chœur, donc pas de pitié.

Si ça pète, je pense que ces gars ne seront pas au premier rang – ils auront des refuges.

Mais toi, tu n ‘en as pas.

Demain, je vais gérer un planning improbable, quelques problèmes techniques aussi. Des papiers, des dossiers, des projets petits et grands. Je vais prendre trois cafés. Interagir avec des collègues, fournisseurs, des visiteurs.

Toi, tu vas chercher de l’eau, à manger, un nouvel abri peut-être.

Demain, je vais essayer d’être plus présent à ce que je fais. Je vais le faire pour toi. Je vais comme notre sœur Thérèse essayer de faire mieux que d’habitude – peut-être plus gravement, je ne sais pas. Je vais l’offrir pour toi. Je vais tenter de mettre un peu d’amour dans le plus chiant, de l’attention dans ce qui me pète les noix, de la patience avec ceux qui m’emmerdent.

Ce n’est rien, mais je te le dois.

Je vais essayer d’épouser un peu la petite voie.

Dans l’espoir de la faire entendre un peu, ta petite voix.


 

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