Lettre d’un Vieux

Grandfather and Grandson

 

Ouvrage de fiction.

 

Je ne sens pas très bon, il faut le dire. J’en ai conscience. Même si mes sensations s’émoussent, et mes sens, c’est à cause des fuites urinaires. D’abord, un accident. Puis deux, puis trois, puis la consultation. Se désaper. Perdre le contrôle de son intimité. Comme quand j’avais deux ans.

Je me souviens du jour où, enfant, j’avais dit à ma mère : « maintenant, je peux me laver tout seul, maman ! » D’abord, en laissant la porte entr’ouverte. Puis en la refermant. Puis, le verrou, à l’adolescence, et carrément l’accès à ma chambre interdit. Bizarrement, ce qui m’a fait le plus de mal, c’est qu’on doive m’aider à me laver, c’est les couches, tous ces soins qui me ramènent au début de ma vie, qui annoncent sa fin.

Je m’en foutrais de vieillir, si ce n’était perdre autant de contrôle sur mon corps, sur mon moi, sur mon intimité.

On ne me voit plus comme un corps humain, presque comme un objet.

Oh, j’exagère à peine, car on parle de moi sans moi, et devant moi même. « Il va bien, il mange bien, il s’est plaint, il a bien dormi ». On décide de plus en plus pour moi. On me conduit. Même en voiture…

J’adorais ça, conduire. Je rêvais, à la retraite, de m’acheter une vieille MG, de la retaper. On aurait fait de grandes balades avec Simone. Ma chérie. Ma mie. Ma moitié. Mon double. Mon amie. Ma disparue…

Des fois, on dit de moi devant moi sans s’adresser à moi : « oh, il a l’œil qui coule ».

Les vieux pleurent en silence, c’est plus facile.

Je perds le fil… Où en étais-je ? Ah oui, la MG, et Simone, nous deux, tout ça… À la place, un jour, je n’ai pas retrouvé mes clés. J’ai bien vu dans leurs yeux qu’ils n’osaient pas me dire la vérité : il ne fallait plus que je conduise. À cause de l’accident. Même s’il ne fallait pas l’appeler comme ça. J’avais eu beau dire que je n’y étais pour rien… Qui croit un vieux ? Un vieux, forcément, ça déraille. Alors, fini, les clés. Autant pour la MG.

Je vais vous dire, c’est chiant.

Chiant de ne plus pouvoir se déplacer tout seul. Chiant de décrire ce que l’on veut quand quelqu’un fait les courses. Chiant de ne pas avoir ce qu’on désire. Chiant qu’on se trompe de marque, de parfum, de goût, de produit même, parce qu’on n’a pas que ça à faire, et que, après tout, hein, un parfum, c’est un parfum, un cake, un cake, et que la moindre préférence est vue comme un caprice.

Je les vois, moi, avec leurs marques… Essaye donc de leur faire changer de shampoing, de chocolat, de smartphone ! Essaye de leur dire que leurs goûts, c’est des caprices !

C’est ça aussi, être vieux : dépendre de la volonté des autres, tout faire pour ne pas embêter, être jugé… Là aussi, dépendance. Pour presque tout, oui, presque, dépendance. Lâcher prise, abandonner, dépendre, se confier, s’en remettre à, avant que de lâcher ce corps, cette vie, faire le grand passage…

Ma foi aussi a bien changé.

On a plus de temps pour causer, Lui et moi. Je mesure à quel point Il m’a aimé, aidé, soutenu, inspiré, guidé, en toute circonstance. Je mesure un peu mieux mes fautes, mes erreurs, mon orgueil, ma cécité. Je prie plus, je lis plus la Parole, je pense plus à Lui.

On se réconcilie en quelque sorte. Il me parle. Il me porte. Et je porte les autres aussi. Je prie comme jamais, je prie, pour mes enfants, et leurs enfants, je les vois qui s’emmerdent comme moi à leur âge pour des choses qui ne comptent pas. Et leurs moments de grâce aussi.

Et j’ai la chance d’avoir parmi eux l’un ou l’autre qui m’aime encore pour ce que je suis, et qui l’exprime.

Les visites sont comme des rayons de miel, des festins de clarté dans un quotidien fait de gris. Les échanges, les vrais échanges, sont si rares que je les chéris comme des aurores, des fragrances rares et pures de pur bonheur. Je les saisis, comme les derniers rayons de chaleur de ma vie ici. Ces moments où me dit non plus « il » mais « tu ».

Je ne l’ai jamais dit à Guillaume, le plus petit, mais je me retiens de pleurer quand j’entends son petit rire, sa voix chaude, un peu éraillée : « tu vas bien papy ? »

Et après il raconte sa vie, il babille, il « fait ventilateur » comme dit sa mère pour dire qu’il parle trop, mais moi je trouve qu’on ne me parle jamais trop, alors, j’adore ses visites. Il me fait penser à moi à son âge.

Parce que, j’ai été jeune.

Et je le suis encore.

Dans mon cœur, j’ai quinze ans.

J’ai eu une vie chargée.

Des engagements, et des responsabilités.

J’ai été un adulte.

Mais, au cœur, à l’intime, au fond de moi, je suis resté le même. J’ai juste vu mon corps se transformer autour de moi ; vint le moment où il a commencé à ne plus ressembler à ce que je suis, moi, au fond de moi.

Mais par la foi, je crois, par l’amour, mais surtout par la foi, je suis resté le même, oui, j’ai quinze ans, et j’aime.

Je rêve encore. Je veux aimer, être aimé, et croquer la vie à pleines dents.

Je veux jouer, courir, et m’éclater. Je veux des amitiés si belles qu’elles font cogner le cœur. Je veux l’amour, la complicité, la tendresse. Je veux lire des poèmes, voir tes yeux briller des flammes de notre feu.

Je veux être maison, accueil, refuge, et Paradis.  Je veux être ton havre, et toi le mien. Je veux communiquer, partager, m’associer. Même me frotter à toi, s’il le faut, même qu’on se tape, qu’on se cogne, et qu’on se réconcilie.

Mais le silence, non.

La solitude, non, je ne suis pas fait pour être abandonné.

Je ne suis pas fait pour être oublié.

Je porte en moi le sang de mes ancêtres, et leurs voix, et leurs rires. Je suis riche de tout ce que j’ai vécu. Je m’en vais, mais je suis encore là.

 

Ne m’oublie pas.

 

Vois en toi ce que j’ai été, et en moi, ce que tu seras. Nous partageons, mon frère, une unique dignité. Respecte-la, respecte-toi, respecte en moi notre unique et si belle humanité.

Viens me voir, en mon soir, s’il te plaît.

Accompagne-moi.

 

Amen.

 

 


Image « Grandfather and Grandson Reading Together (b&w)(Sweden) » publiée par Johanna Loock sous licence Creative Commons 2.0 Générique (CC BY-NC-SA 2.0) à cette adresse : https://www.flickr.com/photos/runintherain/6494485045/

Publicités

One Comment

  1. C’est très beau.
    Allons nous comprendre et aimer la vieillesse ?
    Serons nous doux et humble face à elle ?
    Aimons nos vieux et nous saurons apprivoiser notre propre vieillesse.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s