Quand on est en cale sèche

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Parfois, on est assis sur le bord du chemin, on regarde passer la vie. Quand on a perdu son travail, surtout quand personne ou presque ne le sait. On s’assied, on attend, on réfléchit, on regarde le temps s’écouler.

Parfois, on a beau mettre toute son énergie à retrouver du travail, on a beau envoyer CV sur CV, on a beau avoir un profil en acier blindé – et connaître les trucs des recruteurs, savoir se présenter – simplement on ne sait pas pourquoi, c’est comme ça, ça ne passe  pas. On regarde passer les jours. On tente de ne pas se laisser rattraper par le manque d’espoir.

On regrette même parfois des trucs idiots comme des réunions chiantes, la machine à café et son brouet infâme, un chef ignare, ces trucs qu’on avait hâte de quitter.

On rappelle les anciens collègues, ou certains vous appellent, c’est comme de rester sur un quai, et de voir un bateau, dans la brume, qui s’éloigne – plus le temps passe et moins on se comprend, des visages familiers deviennent des fantômes dans le brouillard, on ne se voit plus.

On regarde ses gloires passées, ces trucs très chouettes qu’on a pu fabriquer, ces beaux projets. Ils restent beaux, ce sont des références solides, on est fier de ce qu’on a fait. Mais ils deviennent un peu anciens, on craint qu’ils ne prennent la même patine que nos vieilles photos, ou la figurine en plastique de Goldorak sur l’étagère – belle, certes, mais si datée.

On ne sait plus quoi dire à ceux qui nous demandent ce qu’on fait, où on en est ; le bateau avançait si vite, on se demande comment on a pu en tomber !

Parfois on est en panne, en rade, en cale sèche, pas déprimé mais juste en train peut-être de se réparer.

On sait qu’on va sentir le grand vent, de nouveau, qu’on va larguer amarres et idées grises. On sait qu’on ne peut pas garder pour soi tout ce qu’on sait créer, qu’il y a forcément un sens à sa vie, qu’on n’a pas reçu tant de dons pour les enterrer.

Et quand on se retrouve avec ça à porter en plein carême, on se dit que le Patron a peut-être dans l’idée de vous purifier…

On prie avec la foule de ceux qui ne sont que des statistiques, qu’on regarde comme des parias, des inutiles, des oubliés, ou dont, même, on s’éloigne de peur d’être contaminé.

On découvre le glauque des agences emploi, on croirait du Kubrik des fois. Le code identifiant à quoi se résume votre identité. Les recruteurs paumés qui vous posent des questions qui vous donneraient envie de vous pisser dessus de rire, ou de leur péter les genoux à grands coups de code du travail. On sourit à la place. On fait pas le héros quand on a besoin de bouffer.

Parfois, on passe sans trop de transition de la gloire, des sunlight, des conférences de presse et des cercles de réflexion, à calculer si l’on peut emmener ses mômes au cinéma – enfin, quand on calcule, car parfois on ne veut plus rien calculer.

Alors, dans ce contexte, si étrange, si particulier, dans ce bouillonnement mêlé de remise en question, d’énergie vive inemployée, de gueule de bois professionnelle et de grasses matinée, Ô Seigneur, je veux Te prier.

Merci pour le travail dans lequel on peut s’épanouir, servir Ta création et Te louer.

Merci pour les collègues, les clients, et les fournisseurs, avec qui se nouent tant de liens et qu’on doit aimer.

Merci pour toutes les relations professionnelles, les hiérarchies, les rôles, les organisations, terre de souffrance extrême à évangéliser.

Et merci, même, pour les salauds. Ceux qui volent tes idées et te jettent comme une merde,  les ingrats, les menteurs, ceux qui prennent ta place. Ceux que tu as aidés, qui ont endossé tes succès, les ont parfois signés, et puis, t’ont oublié. Car ce sont mes ennemis, donc je dois les aimer !

Merci pour les gens simples, car il y en a, les petites gens fidèles.

Merci pour les gens importants qui gardent l’humilité. Ces derniers sont si rares que j’espère que tu vas les élever, les couvrir de Ta gloire au jugement dernier.

Pardon pour toutes les fois où je n’ai pas vu l’autre, où j’ai parlé trop fort, trop vite, sans écouter. Pardon quand j’ai menti, mal bossé, ou que je n’ai pas tout donné pour Te servir, toi le maître de toutes nos activités.

Fais-moi voir la lumière, Seigneur, donne-moi de retrouver une équipe, un travail, des collègues, une mission, une machine à café.

Et merci pour ce temps où Tu me rappelles, que nous venons de Toi, et que ce n’est que pour Te contempler, T’aimer et être aimé, que nous sommes sur cette Terre, et que tout ce que nous faisons doit à cette ultime et éternelle vocation se rapporter.

Amen.



Image publiée par Christophe Verdier sous licence Creative Commons à cette adresse : https://www.flickr.com/photos/cverdier/4978420685/

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