De la quenelle (et autres folies de l’adolescence, quand on a le loisir d’en avoir une)

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Mon cher Quentin, ou Kévin, ou Ahmed, ma chère Guillemette, ou Nathalie, ou Cindy,

Je t’écris aujourd’hui le cœur lourd, et la gorge serrée. Je suis un peu sensible, te diras-tu, et tu n’aurais pas tellement tort. Je suis sensible à l’autre, aux autres, et c’est à mes yeux une qualité, même si beaucoup prennent ça pour de la faiblesse.

Je t’écris, parce que j’ai appris, par la presse, ou par des amis, qu’avec tes copains, vous aviez trouvé drôle, ou intéressant, ou rebelle, de vous prendre en photo, peut-être même devant un lieu symbolique, en train de faire ce geste qu’on désigne aujourd’hui sous le signe de « la quenelle ».

Crois-le ou pas, j’ai eu ton âge. L’âge des rêves, des révoltes, et des transgressions, l’âge de l’affirmation, ce moment où parfois on voudrait être quelqu’un d’autre, ou plus tard, ou plus tôt. L’âge où l’on se désire, l’âge où l’on se dégoute, l’âge où les plus âgés tour à tour nous attirent et nous écœurent, où l’on aimerait bien leur ressembler, mais finalement, non, surtout pas. L’âge où l’on se croit supérieurement intelligent, tout en assumant d’être con, l’âge où on se lâche, mais celui aussi où l’on a le plus de réserve, ça dépend du sujet. L’âge aussi de la prime à la connerie, où on s’attire de petits bouts de gloire auprès de ses semblables, parce que l’on « ose », qu’il s’agisse de sauter de haut, d’aborder une fille, ou de tenir tête, au prof, au flic, au père, et à la société en général.

Alors, oui, tu es fier, tu as fait une quenelle, tu l’as mise peut-être sur ton blog, ou tu l’as partagée sur l’un de ces dix ou douze réseaux sociaux avec ou sans images qui nous pompent nos infos à longueur de journée pour nous vendre de la pub, en nous faisant croire que nous sommes lus, ne dis pas le contraire, je sais ce que c’est, j’ai un blog !

Je sais que si tu te donnais de la peine, tu comprendrais sûrement tout seul ce que cela signifie, parce que, bien que tu le caches la plupart du temps, ta capacité de réflexion, crois-le ou non, est aujourd’hui supérieure à celle de bien des adultes. Si je devais absorber en une journée de boulot autant d’infos que toi en une heure de cours, je passerais mes soirées épuisé à dormir devant la télé. Bon, euh, mauvais exemple, mais tu as compris ce que je veux dire.

Apparemment, cependant, il y a des réalités que tu as du mal à intégrer, et ton geste le prouve. Alors, je voudrais juste partager une image, avec toi, une image un peu dure, encore que, tu as vu pire dans Call of et autre.

Sauf que là, c’est en vrai, tu sais, cette partie de la réalité dans laquelle on ne peut ni reloader, ni recommencer la partie, et encore moins récupérer des vies.

L’histoire se passe sur une plage du nord de l’Europe, en Lettonie, un petit pays envahi par l’armée allemande, et dans lequel les nazis ont mis à exécution de manière particulièrement méticuleuse leur plan d’élimination totale des Juifs. On te l’a dit en histoire, ou on te le dira, mais je te le redis, des unités spéciales avaient été formées pour mener à bien cette tâche, le meurtre industriel de masse, de manière spectaculairement efficace. À tel point que les responsables de ce massacre ont pu envoyer des rapports à leurs supérieurs, dans lesquels ils mentionnaient que le pays avait été en quelques mois « libéré des Juifs », ou « Juden Frei » dans la langue de Goethe.

L’image que je veux partager avec toi est celle d’enfants et de jeunes de ton âge, pour certains. On était plus petits à l’époque, on mangeait moins, ne te fie pas aux images. Et puis, ces gens avaient été parqués dans leurs quartiers, affamés, beaucoup étaient malades.

Ces enfants et ces jeunes marchent sur la plage de Liepaja, en juillet 1941. Ils sont des milliers, hommes, femmes enfants, à avoir été amenés là, par des Allemands bien sûr, mais surtout par des supplétifs locaux, parfois membres de la police. Des hommes parfois aux abois pour nourrir leur famille, ce qui n’excuse rien, et qui, contre de l’argent, vont tirer des balles dans le dos ou la nuque d’hommes, de femmes, d’enfants, à longueur de journée. La plupart des tireurs n’en sortiront pas indemnes. Certains seront jugés, pendus, emprisonnés ou fusillés à leur tour, beaucoup tomberont dans de graves dépressions, diverses addictions, en particulier dans l’alcoolisme profond, pas mal se suicideront. Même parmi les SS, et parmi ces groupes de la mort nommés les « Einsatzgruppen », et même parmi leurs officiers, certains, à la longue, s’écrouleront nerveusement devant la barbarie par eux perpétrée.

Mais revenons à ces jeunes, qui marchent. Ils ont une drôle d’allure, tu ne trouves pas ? Je te demande de regarder celui qui marche devant. La photo n’est pas bonne, on ne distingue pas parfaitement son visage. Elle a été prise par un Allemand, qui a fait une douzaine d’images ce jour-là, pour montrer à la fois que tout se passe « bien », que les opérations sont efficaces, et que les tireurs sont des locaux, pas des Allemands, histoire de mouiller le pays et de diluer les responsabilités. Tu ne le savais peut-être pas, mais les nazis, ces monstres sanguinaires dont la force de conviction et la détermination fascinent parfois encore aujourd’hui les esprits faibles, avaient quand-même conscience de commettre des choses pour le moins répréhensibles. Ils faisaient en sorte que le maximum de personnes soient complices, coupables, et impliquées, histoire de renforcer leurs propres convictions, et de diluer au maximum la responsabilité. Il faut voir, quelques années plus tard, certains de ces hommes « forts et déterminés », se chier dessus pendant leur procès, sur l’air de « c’est pas moi m’sieur c’est l’autre », pour éviter la corde. Pour l’heure, ils ne le savent pas, ils exécutent des gens, sur une plage, à Liepaja.

Et nos jeunes marchent, il y a aussi des femmes. L’un n’a plus de pantalon. Bizarre, non ? En fait, c’est presque plus étrange qu’ils soient tous encore habillés. Je te remets l’image, qu’elle s’imprime bien :

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Le garçon de devant, donc, est le seul qui ose vraiment regarder ce qui va leur arriver. Son visage exprime quelque chose de plus fort que de la peur, ou de l’horreur. En français, on dirait quelque chose comme « sidération ». Il est au-delà de toute peur, tristesse, surprise. C’est un choc absolu.

Il marche sur le petit côté d’une longue fosse creusée dans le sable, qui fait des dizaines de mètres de long, avec un talus côté mer. Sur ce talus, un petit chemin domine le fond de la fosse de cinq, six mètres. Il est à peine assez large pour que la petite troupe puisse s’y engager, à la queue leu leu. Puis on leur demandera de regarder la mer, pour la dernière fois. Et, de l’autre côté, complètement saouls, leurs bourreaux leur tireront deux balles chacun, dans le dos. Ils tomberont en bas, dans la fosse. S’ils ne roulent pas assez, un homme viendra les faire rouler. S’ils sont juste blessés, ils agoniseront pendant quelques minutes, ou beaucoup plus, mais finiront par mourir, soit, d’une balle dans la tête quand les officiers allemands feront leur tour, soit étouffés par les cadavres qui se déverseront sur eux, au fur et à mesure de l’exécution, soit quand on versera sur eux un quelconque produit pour que ça ne pue pas trop, puis qu’on leur rabattra des tonnes de sable par-dessus la tête.

Regarde ce garçon. Il y a quoi ? quelques jours, quelques mois ? Il était comme toi. Il avait une famille, des amis, des rêves. L’époque était très différente, et peut-être qu’il ne possédait presque rien en propre. Qui sait ? Quelques images, un petit animal sculpté, un livre, amoureusement serrés dans une boite en fer ? Il apprenait à lire et à écrire, peut-être. Il allait à la synagogue de quartier. Il priait. Il était peut-être apprenti, il savait peut-être déjà quel métier il ferait, plus tard. Il avait un visage, une voix, un sourire. Sa mère le regardait avec amour, son père avec fierté. Peut-être qu’il chantait bien, il avait une belle voix. Il rêvait peut-être d’épouser la petite voisine, un jour. Il la trouvait belle, son cœur d’enfant, de jeune, d’adolescent, s’enflammait quand elle le croisait, peut-être même qu’il rougissait, ou qu’il n’osait pas la regarder. Je ne peux qu’imaginer, je veux juste te dire qu’il était comme toi.

Là, il voit ses amis, sa famille, ses voisins, des vieux, des femmes et des enfants surtout, que pour la plupart les bourreaux ont fait mettre à poil, pour se moquer, récupérer leurs fringues, ou les prendre en photo, pour les violer aussi pour quelques-unes, et même, quelques-uns. Oui, certains pédophiles condamnés ont été libérés par les nazis, et embauchés. Ils s’en sont donné à cœur joie. Mais leur jeu préféré, dans l’ensemble c’était de faire se déshabiller les filles, de les humilier, les photographier, et de faire se déshabiller la mère devant le fils, le fils devant la mère, histoire de briser en eux tout ce qui reste à briser. Oui, comme ça, tous ensemble, devant tout le monde. Car pour eux, ce garçon, et tous ceux qui l’accompagnent, sont des choses, pas des êtres humains. Ils doivent s’en persuader. On les a persuadés qu’ils tiennent là, devant eux, la cause de toutes leurs peines. La faim, la peur, et la misère, les banques, et le fameux système, ce sont les Juifs, et aussi les Tziganes, comme aujourd’hui on dit les Roms, les immigrés. Les personnes handicapées, les personnes homosexuelles. Si l’on me désigne un autre, responsable de mes malheurs, quelle tentation c’est alors d’expliquer par sa seule existence tous mes problèmes ! L’autre, les autres, ou le « système », expliquent toutes mes médiocrités, et toutes mes peines. Mais surtout les Juifs, à l’époque surtout, et à bien des époques, il faut le dire. Qu’on présente comme méchants, richissimes, vils, pleutres, calculateurs, tenant le fric, le pouvoir, les médias, ou le fameux système ! tout ce que tu voudras. Ça explique tout, ça excuse tout, ça vaut à ce garçon – ton petit frère en humanité, mon frère – de regarder, sidéré, des gens très ordinaires, à poil, entassés comme des bûches, dans une « mare de sang noir comme du pétrole qui imbibait le sable » dira une témoin, pleurant, mourant, vomissant, saignant, comme ça, en tas.

Regarde ce garçon, ma sœur, mon frère, en humanité, parce que ce garçon, c’est toi. Tu n’es peut-être pas un garçon, ni Juif, mais si ce garçon juif de Liepaja ne te semble pas semblable à toi, il y a quelque chose de notre humanité que tu ne comprends pas, quelque chose en toi de cassé, ou qui n’a pas encore grandi, je ne sais pas. Ne te trompe pas, mon ami, le vrai visage de l’antisémitisme, et ses conséquences, sont là, dans ce regard, cette fuite vers la mort, cette image, pourtant plus douce que beaucoup d’autres, mais que je trouve bien plus touchante aussi.

Tu devrais prier tous les jours pour ce garçon, et pour les autres, tu devrais te couvrir de cendres, tu devrais te battre jusqu’à la mort pour qu’on n’oublie jamais ce petit d’homme, ce frère, cet autre toi, qu’on n’oublie pas où mène la rigolade poilante anti système que les Einsatzgruppen du rire veulent faire passer pour un truc anodin, ou pire encore, pour la défense de la Palestine ! Car ils en ont généralement autant au service des Juifs que des Arabes, ceux-là qui perpétuent et encouragent cette résurgence nazie. Ils aiment les Arabes de loin, embastillés, mais surtout pas chez eux, dans leur cité… mais ceci est une autre histoire.

Regarde une dernière fois le regard de ce garçon il y a 70 ans et quelque, sur la plage de Liepaja. Je t’en prie, et c’est tout ce qu’il me reste à dire, ne l’oublie pas.

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Je ne devrais pas avoir à l’écrire, mais je le fais pour éviter tout déluge de commentaire, ce que j’écris ici n’a rien à voir avec le fait de juger que telle ou telle action menée par un gouvernement serait ou non une sorte de contrefeu médiatique, de l’opportunisme, ou autre. Pour moi, rien ne peut excuser ou encourager l’antisémitisme, et rien, pas même le fait d’être éventuellement adversaires en politique, ou contre le gouvernement actuel ou à venir, ne peut justifier de ne pas appuyer tout engagement visant à punir sévèrement le négationnisme, quel que soit le visage, la stratégie de com ou les justifications fallacieuses qu’il prenne. En clair, à mes yeux, ni le soutien au peuple palestinien, ni l’opposition ou le rejet du gouvernement, ni la suspicion quant à la sincérité de l’engagement de tel ou tel, ne justifient de ne pas s’engager pleinement, et en ce qui me concerne, au nom de ma foi catholique, mais pas seulement, contre l’antisémitisme  aujourd’hui, hier, ici, ailleurs, tout le temps, partout.

Je ne garantis absolument pas de publier les commentaires qui me sembleraient injurieux, illégaux ou irrespectueux.

[Mise à jour]

J’ai oublié de préciser que, outre l’actualité, ce papier m’a été inspiré par le visionnage de cette excellente émission, que je recommande, avec cet avertissement : c’est assez dur à regarder, bien sûr. http://pluzz.francetv.fr/recherche?recherche=einsatzgruppen

Parmi les très nombreuses ressources pédagogiques portant sur la Shoah et l’élimination des Juifs d’Europe, on trouvera celle- ci, en anglais, dont je tire cette image du massacre de la plage de Liepaja : http://www.holocaustresearchproject.org/einsatz/lativia.html

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3 Comments

  1. bonjour,

    je reprends à mon compte cette phrase :
    « Il y a quelque chose de notre humanité que je ne comprends pas, quelque chose en moi de cassé, ou qui n’a pas encore grandi, je ne sais pas. »

    vous les adultes d’hier, vous avez osé, vous les adultes d’aujourd’hui vous continuez, soyez anathème, que Dieu soit votre Juge!

    j’ai 70 ans, orphelin de père et de mère que je n’ais pas connu, mon père était militaire de carrière, il est mort en Indochine.

    au jour d’aujourd’hui je souffre encore de n’avoir pus dire : papa, maman et les serrer dans mes bras!

    Merci de cette article!
    Marcel, alias plumedefou

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