À qui je dois la vie

138841269_770cb0f532_o

La maison n’était pas bien grande, serrée contre les autres, et la rue, bien quelconque. Peu de choses nous séparaient en vérité de ces HLM qui constituaient notre horizon. Je ne peux pas dire que j’aie grandi entouré de beauté, non, pas vraiment. Ni de luxe, ni de loisirs, ni de trop de musique, non plus.

Mais j’avais beaucoup plus que cela. Mais je ne le savais pas…

Je veux ici vous parler d’un ami. Il s’appelait Pascal, je crois. Nous étions dans le même collège. Il était souriant, sympathique, beau, je crois, séducteur, blond avec des dents blanches comme personne n’en avait, dans mon milieu. Il était un peu notre aristocrate à nous, dans cette banlieue pourrie et sale. Ses parents avaient une maison pas loin, carte scolaire ou anticléricalisme, c’était à peine croyable qu’il se retrouve dans le public, chez nous.

Il a fini par me prendre à la bonne, on a sympathisé, et un jour, il m’a invité chez lui. Chez lui, cette propriété si mystérieuse, dont nous n’apercevions que les hauts murs, avec tout ce que nous n’avions pas, nous : une barrière électrique, une grande allée, des toits très hauts perchés et perdus dans les arbres, au loin.

Je me souviens de l’argenterie. Des meubles en acajou. Des lustres alambiqués. De sa chambre grande comme ma maison. Ses jeux, ses disques, ses fringues, comme sortis des catalogues, comme si on lui avait offert tout le catalogue. Il avait tout ce dont j’avais jamais rêvé.

Et au début, il m’en a vraiment mis plein la tronche. Je devais avoir la mâchoire sur les genoux, à force d’admirer, son orgue Bontempi, son ordi Attari, sa veste en cuir, et même ! son poney à lui, mais il n’en faisait plus. La pauvre bête n’était plus dans sa vie qu’une photo sur sa table de nuit, avec lui assis dessus, à huit ans, souriant. Un sourire étonnant, différent de celui qu’il affichait à treize ans.

Oui, j’ai été jaloux. Oui, jaloux. Et honteux de mes fringues Prisunic, de nos vacances en camping, de tout ce qu’il décrivait sans s’en rendre compte comme étant «des goûts de bourrin» et qui constituaient mon quotidien…

Mais un jour pas fait comme les autres, Pascal a soudain éclaté en sanglots devant moi. Je ne sais plus de quoi on parlait. Il s’est jeté dans mes bras, j’ai tenté de le calmer, ne sachant trop quoi faire, et encore moins la raison de cette soudaine crise.

Et il m’a avoué que ses parents avaient divorcé quelques années auparavant. Et qu’il n’en pouvait plus, d’avoir une double vie, que son foyer soit déchiré, que ceux qui lui avaient donné la vie se soient ainsi déclaré la guerre. Il avait le sentiment d’être coupé en deux. Il m’enviait en fait, d’avoir encore mes deux parents, ensemble, qui s’aimaient encore, de pouvoir les voir tous les soirs, de former avec eux, une vraie famille.

Je suis devenu chef scout, par la suite, j’ai fait aussi du Mej, de la Joc, et de l’aumônerie. Je suis devenu tous terrains tous milieux, je me suis occupé d’enfants et de jeunes, fils et filles d’ouvriers comme de grands bourgeois. J’ai toujours eu un truc pour repérer qui vit avec ses deux parents, qui non. J’en ai vu défiler, des mômes, chacun avec son visage, sa voix, son histoire et son caractère. C’est toujours extraordinaire de s’inscrire pour un temps dans un parcours de vie, d’aider un garçon, une fille, à grandir. Surtout quand on n’est rien pour eux, que c’est par pure envie de servir, de se rendre utile, de rendre un petit peu de ce qu’on a reçu. On développe, pour peu qu’on ait un petit peu de sensibilité, une sorte de sixième sens, pour repérer les failles, et aider, pas forcément à les combler, mais au moins à les surmonter.

Fort de ces dizaines de mômes croisés, j’ai acquis une certitude : quel que soit le discours auto rassurant que se donnent les grands pour faire passer les séparations, le vague dans la filiation, les infidélités, les parcours torturés, pour de simples choix sans lendemain, les enfants en sont violemment marqués, ils se prennent de gros coups d’enclumes dans la gueule, quand les grands veulent se rassurer et dire, ce n’est pas grave.

J’en ai vus, de ces regards levés, mouillés, papillonnants, qui te demandent pourquoi leur cœur leur fait mal à ce point ou qui est cette personne qui remplace papa dans le lit de maman.

Je crois qu’on naît sans peau, sans armure, sans carapace, et que rien ne vaut d’être entouré de l’amour de ces deux êtres à qui l’on ressemble et qui vous ont donné la vie. C’est leur amour qui nous donne du cuir pour nous couvrir. Un peu des deux, d’un homme, d’une femme, recevoir leur exemple pour se trouver.

Il va sans dire que je pleure d’imaginer que de pauvres nanas vont se prostituer pour fournir à des gens qui en ont envie un bébé que, maman, elles auront abandonné, et je ne veux même pas imaginer le coup de tronçonneuse dans le cœur de ces enfants qui découvriront fatalement un jour, qu’ils ont été achetés. Et parfois à crédit.

On peut raconter ce qu’on veut.

Tout cela me fait vomir.

Tout cela n’est que le signe que nous sommes devenus tarés.

On ne va sûrement pas gagner cette guerre. On va vers l’eugénisme, déjà, on flingue les mômes handicapés dans le ventre de leur maman, encore une fois, quel que soit l’emballage idéologique avec lequel on rend toute choupinette cette barbarie. Ce n’est pas parce qu’il y a des gens pour l’appeler «progrès» que l’inhumanité me fait moins gerber.

On détourne des autoroutes pour des coléoptères.

Je n’ai pas envie de rire, ce soir. Peut-être un autre jour. Je reprendrai le fil de mes grosses déconnades, je retrousserai mes manches, pour aider plus ou moins à faire un petit peu triompher l’humanité, contre la barbarie, même à la mode.

Je montrerai à d’autres enfants comment faire ses lacets, trouver le nord, ou faire cuire un poulet. Trouver de l’eau, je leur parlerai de Jésus, leur apprendrai des mots, les consolerai, je crois. Ce sera toujours l’humanité, mais peut-être un petit peu plus abimée.

Je garderai au cœur, aussi, même si le souvenir m’en fait parfois souffrir, le regard très aimant de papa et maman, si proches, si différents, de qui je suis, à qui je dois la vie, et qui, comme homme et femme, m’ont fait grandir. Un bonheur que je souhaite à tous les mômes…


Image publiée sous licence Creative Commons à cette adresse : http://www.flickr.com/photos/bmgallery/138841269/in/photostream/

Publicités

3 Comments

  1. Sans oublier que pour chaque personne qui par égoïsme ou par ignorance tue un cœur d’enfant, il en reste encore mille dont l’amour est tellement immense et désintéressé qu’il peut se donner sans compter, hors des chemins balisés, hors des schémas reconnus peut-être mais que cela existe. L’humanité ne s’abimera pas, elle s’adaptera. Nos richesses affectives, nous apprendrons à les partager.
    Cet article se passe de commentaires et pourtant il ne peut rester sans écho.

  2. C’est vraiment très beau ce que tu dis. Si tout le monde était capable de t’entendre…

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s