On meurt seul, mon amour

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Je suis peut-être étrange, pour un ange. Peut-être que c’est ça. Un peu humain, qui sait ? Pas rebelle, non, mais différent… En tout cas, je pouvais pas rester là, rester les bras croisés, à regarder de haut le Fils de Dieu pleurer, prostré, seul et abandonné, en cette foutue nuit, en ce foutu jardin des oliviers.

J’avais envie, déjà, d’aller réveiller à coups de lattes ces prétendus disciples qui pionçaient comme s’ils décuvaient, laissant à sa passion ce Fils bien-aimé qu’ils auraient soi-disant suivi jusqu’au bout du monde ! Mon œil, premier pépin, premier lâchage, et en beauté encore. Quand on ne peut même pas être présent la veille d’un grand événement, que faut-il espérer pour l’événement lui-même ?

Alors, moi, je fonçais déjà vers le sol, je plongeais déjà vers le Seul, en cet instant douloureux de sa solitude offerte, tendant la main vers lui pour avec lui passer à l’autre rive – celle de la douleur, la mort, le froid, l’abysse, le puits sans fond de la disparition de l’être. Et puis, et les évangélistes n’en savent rien, il a levé les yeux vers moi, a souri un moment dans sa douleur, et sa voix ineffable a caressé mon cœur, pour dire :

« Tu ne comprends donc pas ? J’ai pris sur moi toutes leurs tragédies, toutes leurs laideurs, toute souffrance de tout homme de tout temps. Comment n’aurais-je pas aussi porté ce moment dramatique où corps et âme un moment se séparent, cet abandon ultime, ce portail vers la Vie, qu’on appelle la mort ? Si je ne porte pas ça, à quoi sert de porter le reste ? Car quand on est humain, on a beau être aimé, et entouré, le moment vient où toute perception se fane, on se détache, on part. On meurt seul, mon amour… »

Coupé dans mon élan, j’ai erré, j’ai pleuré, j’ai regardé de loin, le cœur broyé, cette sublime offrande où mon aimé et maître a épousé la mort, d’où il a fait jaillir la mort de la mort même.

Je l’ai vu au jardin, et ça non plus on n’en garde nulle trace, parce qu’il n’y a eu nul témoin. J’ai couru et je lui ai noyé les pieds de larmes. Je n’avais pas les mots, je ne pouvais qu’adorer sa présence. Alors il a posé sa main sur ma tête et m’a relevé. Son sourire était un soleil, qui m’a comme ressuscité à mon tour, bien que j’aie été immortel. Il m’a dit :

« On meurt seul, mon amour, mais on ne vit qu’ensemble… pour toujours ! »

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