C’est d’espérer

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Il portait toujours des manches longues. C’est certainement ça qui m’a trompé. Je n’avais jamais vu ses poignets. C’est pour ça que je ne m’en suis jamais douté.

C’était un garçon jovial, souriant, enthousiaste, avec un bon travail, aimé, fiancé, épanoui. Il y avait juste des fois comme un éclair, fugace, de désespoir intense, comme quand on pousse une porte, et qu’un jeu de miroir vous laisse apercevoir un dixième de seconde ce qui se passe dans une pièce encore plus loin, un réduit, un placard.

Un réduit, un placard, où un môme hurlerait. Un réduit, un placard, où l’enfance s’achèverait, d’un coup. Comme un gosse tenu par les cheveux pendant qu’on le viole. Comme du sang, la douleur, le secret, la honte, une suffocation permanente, un orage qui ne vient jamais, juste ne plus pouvoir respirer, comme ça, à tout jamais.

Ce n’est rien de dire qu’il a pleuré, qu’il a caché sa honte, qu’il a été comme dévoré lentement, de l’intérieur, que personne n’a jamais rien su de ce qu’il a vécu. Que la mort de son violeur, bêtement, par accident, l’a même privé de pouvoir un jour parler. Que ce maudit courage qu’il rassemblait pour pouvoir l’accuser, porter plainte, est resté à jamais bloqué en travers de sa gorge, car on n’accuse pas un mort, surtout si adulé, l’oncle aimant, l’oncle aimé.

Personne n’a jamais su pourquoi ce bel adolescent avait essayé de se suicider. Il a gardé pour lui toutes ses souffrances. Il avait « tout pour être heureux », alors… Dépression, spleen, fatigue, déception amoureuse, allez savoir, vite, vite, on l’a remis dans le train de l’existence, il a repris sa place, ne gardant, pour toute trace, que cette entaille un peu plus grande que les autres, à son poignet, et qu’un jour, quand on marchait, au hasard d’un pèlerinage, j’ai aperçue, et j’ai compris de quoi il s’agissait, à la façon dont il l’a couverte de sa main, en rougissant.

Alors, il m’a parlé. Pourquoi ? Nous étions seuls, nous marchions en montagne, nous ouvrions la route, les autres pèlerins étaient très loin derrière, il m’a tout balancé comme ça, pour se vider. Il m’a dit : « tu ne peux pas savoir comme j’ai souffert. Je souffre encore, bien sûr, mais tellement moins qu’avant… »

J’avais la gorge sèche, j’avais eu droit à tant de confidences, je pleurais d’avoir tant entendu, je ne savais pas que dire, je n’ai pu que croasser un « comment » ?

Il m’a dit : « J’ai Jésus ». Il a serré une petit croix en bois, autour du cou, l’a embrassée. Il m’a dit : « je ne croyais pas. Un jour je suis entré dans une église. Peu de temps après être sorti de l’hosto, après avoir essayé de me foutre en l’air. Je voulais faire un scandale, tout casser, et hurler, dans le genre où est votre Dieu… » Il a fait une pause, il a ri. Puis il a repris : « et là, je l’ai vu Lui, sur la croix. Je ne sais pas, j’ai compris. Il a tout pris sur Lui. Il m’a porté en croix. Il a souffert pour moi. Il se donne tout à moi. Il m’a sauvé. »

Il m’a alors regardé, épanoui, rayonnant, avec un sourire beau et franc , et m’a dit : « Dis, tu t’en souviendras, mon frère ? Quand tu seras au fond du trou, que tu auras envie de te flinguer, que tu ne verras plus aucune lumière, que tu penseras que tout ça ne mène à rien : tu as Jésus. Il T’aime. Avec Lui, il y a toujours un demain possible. Notre Dieu n’est pas un bouquin, un slogan, un programme. Notre Dieu c’est quelqu’un. Quelqu’un qui t’aime. »

Il a semblé un moment comme perdu dans ses pensées. Un voile fugace de douleur est passé. Et il a retrouvé son sourire. Il m’a dit : « je ne te dis pas que tu vas toujours te marrer. Je dis que ton métier, c’est d’espérer. C’est notre métier d’homme, mon frère. Jésus fera le reste. »

Oh oui, notre métier, c’est d’espérer.

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Un commentaire Ajouter un commentaire

  1. Axolotl dit :

    Partagée… entre la joie d’une rencontre qui a sauvé une vie et le regret que cette rencontre soit si difficile, parfois… Merci pour ce témoignage qui remue

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