Oublier d’avoir peur

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J’avais atterri dans une convention charismatique. Moi, plutôt ignatien, pragmatique et cartésien. Une gentille dame de la paroisse m’avait entraîné dans son groupe de prière, puis, ne pouvant se rendre elle-même à un rassemblement pour « bergers et noyaux » (sic), m’avait gentiment refilé sa place. J’étais un peu plus jeune, on m’a donc sur place orienté vers le « cénacle jeunes », pour une session « effusion dans l’Esprit ». Oui, je sais, des tas de mots, de sigles, d’appellations, comme s’il n’y en avait pas assez dans l’Église « ordinaire ».

Me voilà donc dans un oratoire avec peut-être deux-cents adolescents et jeunes, dont la plupart illuminés, avec des sourires qui vous donnent l’impression qu’ils ont plus de dents que la moyenne, et des têtes de vers luisants.

Et la louange a commencé. Un chant d’une beauté telle que ça m’a comme serré la gorge et fait piquer les yeux, comme un tir de gaz lacrimo un jour de manifestation de paysans devant la sous-préfecture.

J’ai senti un Amour immense m’envahir, comme une pluie de sirop de bonheur, un truc de dingue, une joie qui se respire, une chaleur qui viendrait de l’intérieur. Comme dans les bouquins de Carothers, j’ai eu envie de me retourner les poumons à force de crier mon amour infini pour le Créateur, et ceux qui m’entouraient. Il y a même deux ou trois neurones qui ont dû cramer, parce que je me suis surpris à danser au rythme de la louange. Danser dans la prière, ou quand la danse se fait prière. Une sorte de prière 3D, où non seulement les mots, mais aussi l’intellect, le cœur, le corps, participent à la prière. Le sentiment d’être intégralement versé dans la prière, sans retenue, ni peur, ni plus aucune inhibition. Donné, brûlé, consacré, intégralement, avec tout ce que je suis, dans la prière.

Je me suis pris un rail de bonne grosse joie, un shoot de bonheur, comme je n’en avais jamais eu dans ma vie. J’ai chialé comme une collégienne à qui les One Direction viendraient de dire qu’elle est belle à la sortie d’un Showcase au Virgin des Champs-Élysées. En un mot comme en cent, je me suis senti aimé. Aimé, putain, aimé comme jamais avant.

Mesmérisme ? Peut-être. En tout cas, cette expérience a déverrouillé des choses en moi, j’en sens encore des fruits très positifs des années après.

Il m’arrive de baliser, de flipper, de m’abrutir de peur, de chercher toutes les solutions possibles sauf la prière, d’aimer plus la douleur et la peur de la douleur que de simplement faire confiance à la Providence. Je ne suis pas devenu un modèle de sagesse, je suis et reste incroyablement con et rebelle, malgré les tonnes de grâces reçues, et si je passe mon ciel au Ciel, on pourra dire que Dieu m’a eu à force de patience, et que le Petit Prince et le Renard, à côté, c’est un coup de foudre.

Mais je sais au fond de moi que, quelque part, il y a un Amour, infini de tendresse, qui m’attend et désire m’accueillir, brûler tout mal, m’épanouir et non m’évanouir, et que tout en moi hurle de Le toucher.

Un Amour infini d’amour, qui me crée à chaque moment, qui me veut pour Lui-même, et qui veut partager son bonheur, avec moi, toujours.

Il connaît mes chemins, Il sait mes pauvretés, Il m’appelle à travers ce que je vis. Il se révèle à moi à travers la complexité des choses, Il ne me pousse pas à fuir. Il me veut entièrement sauvé, Il me remet debout, Il m’appelle à vivre ma vie. Mais, au-delà des mots, au-delà de mes responsabilités, de mes devoirs d’état, de mon intelligence et de ma volonté, c’est bien d’un Amour qu’il s’agit, et je fais miens les mots du Cantique des cantiques :

J’ai désiré m’asseoir à son ombre, et son fruit est doux à mon palais.
Il m’a fait entrer dans la maison du vin; Et la bannière qu’il déploie sur moi, c’est l’amour.

(…) Car je suis malade d’amour.
Que sa main gauche soit sous ma tête, et que sa droite m’embrasse ! (Ct 2, 3-4)

À chaque fois que j’oublie d’avoir peur, je sais que j’ai raison. La raison, c’est d’aimer. Oublier d’avoir peur, et Le louer.


Image publiée sous licence Creative Commons par Nathaniel à l’adresse http://www.flickr.com/photos/xuthiensun/3903590216/

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