De boue !

Un jour que je cherchais mon maître dans la rue, devant notre maison, je l’ai trouvé allongé sur la terre, devant tout le monde. Les passants rigolaient, ou bien le regardaient avec curiosité, mais lui, impassible, restait étendu, bras écartés, joue contre terre. Je me suis approché, et lui ai dit :

« Maître ! Que faites-vous ? »

Il n’a pas répondu, alors, je me suis rapproché, un peu honteux que l’on nous voie ensemble, dans cette situation aussi ridicule.

« Maître, ai-je insisté, debout ! »

Mais lui a répondu, caressant la terre meuble, prononçant chaque syllabe distinctement, pour que je comprenne bien :

« De boue. »

Je me suis approché encore, rougissant jusqu’aux oreilles, pressé qu’il se lève et qu’on en finisse :

« Maître, vous vous rendez ridicule, s’il vous plaît, levez-vous ! Allons, debout ! »

Mais lui m’a plutôt fait signe de m’approcher, et m’a dit :

« Mon disciple, rejoins-moi plutôt, allonge-toi par terre, car c’est notre vraie place, nous qui sommes faits de boue ! »

Alors, mortifié mais obéissant, je suis tombé à genoux, ravalant mon orgueil, et me suis allongé près de lui, dans la terre. Au début, j’ai fermé les yeux. Puis je les ai rouverts. J’ai regardé le monde d’en bas, de terre. Je lui ai demandé : « Pourquoi ? »

« Ouvre les yeux, mon disciple a-t-il dit. Que vois-tu ?

– Des pieds, ai-je répondu. Des chiens. Et des bébés, des petits bébés qu’on trimballe dans leur poussette. Des ordures. Quelques pièces tombées. Des fleurs. Des ombres. Des rayons de lumière, entre les étalages du marché. Tel qui porte une robe rutilante, mais qui a les pieds sales. En fait, beaucoup de choses.

– Comment va ton orgueil ? me demanda mon maître tout à trac.

– Je… il ne va pas bien » dis-je sans rire.

La fille du drapier, celle qui me plaisait, passait à ce moment-là devant nous, et elle se mit à rire, mais pas d’un rire méchant, non, c’était une fille gentille. Et son rire m’a fait rire, et mon maître a ri aussi. Et d’un coup, mon orgueil a disparu, et la honte d’être vu ainsi, le disciple du sage, ou du fou, selon les langues, bonnes ou mauvaises, selon les jours. Mon maître s’est assis, et je l’ai imité, et la fille du drapier s’est assise aussi, ce qui m’a vraiment surpris, car elle avait une belle robe, nous étions dans la terre. Suite à mon interrogation muette, elle a dit :

« J’ai envie d’écouter la leçon ! Et puis tu m’impressionnais jusque-là, car tu es le disciple d’un très grand maître, mais je t’ai vu allongé dans la terre, et je me suis dit que je n’avais rien à craindre, que tu étais accessible après tout ! »

Mon maître l’a regardée, a souri, et il a commenté :

« Mes enfants, nous sommes de la boue, mais nous l’oublions si souvent ! Les maîtres aiment se faire servir, les parents, se faire obéir, les aînés, qu’on les écoute. Et tout cela est vrai. Mais nous sommes tous issus de la même volonté, tous fils du Très-Haut, qui s’est fait un jour un Très-Petit pour nous. Quand on s’allonge à terre, on voit l’homme tel qu’il est, on voit comme les chiens, les mendiants, et les enfants. On nous voit plus petits qu’on est, alors, on devient accessibles. Vous ne vous en souvenez pas, peut-être, mais pour un petit enfant, un adulte, c’est un géant. Nous passons notre vie à nous redresser, sur nos droits, sur nos titres, sur nos pieds. Ce faisant, nous en devenons inaccessibles. Quand nous sommes allongés, dans la terre, contrairement à ce que nous croyons, nous ne cessons jamais d’être nous-mêmes. Nous devenons juste plus  « humbles », de « humus », terre. Jésus le dit : je suis doux et humble de cœur. Humble, l’humus, la terre, la poussière, dont nous sommes formés, où nos corps iront reposer, avant l’appel dernier, qui nous verra ressusciter. Nous sommes debout quand nous sommes de boue, notre vraie dignité, c’est dans l’humilité, dans l’amour d’humilité, qu’elle est. Notre véritable grandeur, c’est d’être si humbles que nous en devenons accessibles, atteignables, aux autres, et à la grâce. »

Depuis ce jour, je n’ai jamais cessé de veiller à regarder par terre, et de m’asseoir bien bas, de temps en temps. Et de m’agenouiller aussi, que ce soit pour caresser un chien, ramasser un jouet, pour un enfant, admirer une fleur, prier. On peut être debout en se sachant de boue.

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