Algérie, mon amour

Je ne sais pas ce qui leur a pris. Mes parents n’étaient pas spécialement des aventuriers. Moi non plus, à l’époque, du reste. Nous habitions un modeste quartier de banlieue populaire, pluri ethnique comme on dirait maintenant. Pluri confessionnel. En gros, 80% de musulmans. J’étais scout, catholique, j’avais douze ans, on était modestes et tranquilles. Le comité d’entreprise de la boîte de papa proposait des séjours d’été à prix cassés : Belle-Île, Jura, Vosges, camps thématiques, j’en passe. Et, au milieu de tout ça, un séjour d’un mois en Algérie. Un échange, en fait, les enfants algériens viennent en France, on envoie des enfants français là-bas. Allez hop, comme ça. « Je veux y aller » j’ai dit. Et eux, ils ont dit oui.

Je ne sais pas pourquoi.

Ce que je sais, c’est que j’ai pris une grosse claque dans ma petite tronchounette de môme.

L’Algérie. La guerre, loin derrière. L’islamisme, pas en état de projet, encore. Un entre-deux serein, calme, très apaisé. Une société avec ses défauts, certes, mais pas encore dans cette auto caricature, cette course à l’échalotte à la violence gratuite, qui est née dans les années noires. Pas encore de jeunes désœuvrés qui trouvent du boulot chez les salafistes, et reviennent au pays avec des idées fixes et l’idée d’en finir avec le reste de l’humanité. Non, juste un vrai pays, attachant, différent, troublant.

Qu’est-ce qu’on peut comprendre à douze ans ? On aime, je crois, sans a priori, sans idées préconçues, sans idéologie. Je me suis pris donc en pleine face, une langue, une société, une culture, une religion même, que j’ai très instantanément aimés à la folie.

Aimés, oui, j’ose le dire, en ces temps de polarisation binaire, d’affrontements, de ni ni, de refus, de rejet, d’oukases et de fatwas croisés, d’accusations plus ou moins délirantes d’être les complices de ceux qui… Tiens, encore, cette semaine, un bas de plafond qui me dit que ne pas haïr violemment tous les musulmans fait de moi le complice des tortionnaires des chrétiens d’Orient. O misère, Seigneur Dieu, Tu sais toi combien j’aime, j’admire, je prie pour tous nos frères chrétiens d’Orient, combien aussi je sais que croire en Toi, là-bas, aujourd’hui, relève parfois du sacrifice consenti de sa vie, et pire, de celle de ceux qu’on aime. Mais, comme Charles de Foucauld, et tant d’autres, comme ces lumières irradiantes de Thibérine, j’ai été comme blessé d’amour pour des frères. Je ne peux pas les réduire à ceux qui sèment la peur, je ne peux pas non plus les abandonner à leur sort. Je ne peux pas les haïr, en sorte, et je sais que ce n’est pas correct, aux yeux de certains.

Je n’ose imaginer de quelle blessure souffrent ceux qui y ont vécu longtemps, et ont dû la quitter. Moi, en très peu de temps, j’ai été marqué au fer rouge, marqué de beaux visages, de paysages, d’odeurs, de saveurs, de rires, de chants, de fraternité. Oui, j’ai profondément aimé, la baie d’Alger, Zemmouri, et Cherchel, le haut Atlas, les patisseries sucrées que ce n’est rien de le dire, le couscous en commun, les petits magasins dans des garages, les fruits gorgés de soleil, les paquets de gâteaux alignés sur les étagères, courir pieds nus, en jellaba, dans la Casbah, le hammam, jouer dans la cour des femmes, j’étais enfant, découvrir des enfants de mon âge, si proches, si différents, se voir comme à travers un miroir, se découvrir mutuellement, avec une sorte de surprise ravie, tellement frères, et si différents !

Cette blessure d’amour en humanité, je ne désire point en être délivré. Elle m’a définitivement guéri de l’idée qu’il pourrait y avoir une hiérarchie entre les gens, les civilisations, les langues… et même, les adeptes des religions !

Elle m’a donné le goût de l’autre, un goût qui ne pourra jamais se satisfaire de se méfier, de condamner, et de ne pas aimer.

Florent


En plus…

Du Concile Vatican II :

Même si, au cours des siècles, de nombreuses dissensions et inimitiés se sont manifestées entre les chrétiens et les musulmans, le saint Concile les exhorte tous à oublier le passé et à s’efforcer sincèrement à la compréhension mutuelle, ainsi qu’à protéger et à promouvoir ensemble, pour tous les hommes, la justice sociale, les valeurs morales, la paix et la liberté. (Nostra Aetate, n°3)

Du père Christian de Chergé :

« L’Algérie et l’islam, pour moi, c’est autre chose, c’est un corps et une âme. » (Christian de Chergé, dans son testament)


  L’image s’intitule « Casbah – Alger » et elle est publiée par Toufik Lerari sous licence Creative Commons. Son utilisation n’implique aucunement l’approbation par son auteur des textes publiés ici.

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2 Comments

  1. “L’Algérie et l’islam, pour moi, c’est autre chose, c’est un corps et une âme.” c’est dommage de citer la phrase la plus contestable de Christian de Chergé pour conclure un bel article. Car précisément, l’islam n’est pas l’âme de l’Algérie. Quand on sépare l’âme d’un coprs, ce dernier meurt. Mais le jour où l’islam quittera l’Algérie qui embrassera le Christ, elle ne mourra pas, elle entrera dans la vie.

    1. Je ne lis pas cette phrase de la même manière en fait. C’est peut-être pour ça qu’elle ne m’a pas choqué. Je ne saurais pas dire pourquoi, je ne la comprends pas comme fermant la possibilité à d’autres religions de « s’imposer » un jour dans le pays. Bizarre, je sais, mais je suis persuadé (et j’en ai reçu des témoignages directs) qu’effectivement il y a des conversions au christianisme qui se font, surtout en Kabylie… mais ceci est une autre histoire. Cela dit, le Nouveau Testament, il me semble, ne préfigure pas une victoire temporelle de l’Église partout et en tout lieu avant la fin des temps ! Ah, on touche au paradoxe de la Mission, au désir de témoigner du Christ, qui doit nous presser, en même temps que doit demeurer la foi qui est celle de l’Église que Dieu offre à tout homme de tout temps les moyens de son salut par des voies que Lui seul connaît… y compris aux Musulmans. Non rassurez-vous, je refuse l’amalgame Arabe = musulman (j’ai trop d’amis chrétiens arabes pour même l’envisager), je refuse que quiconque trace pour nous les frontières au-delà desquelles il serait interdit d’aller en Mission (même si je sais que beaucoup l’admettent) et je ne pense pas, mais je peux me tromper, que cela ait été la pensée de Christian de Chergé.

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