Prière pour ma coiffeuse

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Seigneur, je veux te rendre grâce, et te prier, aussi, pour ma coiffeuse.

Oui, ma coiffeuse, celle qui me coupe les cheveux, celle qui tient le salon de coiffure, en franchise, où je vais régulièrement depuis vingt ans tenter de faire coiffer ce qu’il me reste de cheveux, et qu’elle tente d’arranger, inlassablement, avec humilité, avec patience.

Je vais déménager, Seigneur, et je me rends compte, dans mon petit bilan intérieur, que parmi ce qui va le plus me manquer, dans cette ville que j’abandonne, il y a… ma coiffeuse.

En vingt ans, je ne l’ai jamais entendue se plaindre, ni même parler d’elle-même, mais toujours s’inquiéter des autres.

En vingt ans, je ne l’ai jamais entendue critiquer qui que ce soit, trahir une confidence, ni colporter le moindre ragot.

Au contraire, avec une douceur maternante, elle a écouté toutes les confessions, recueilli toutes les plaintes, embrassé toutes les espérances de ses clients, avec humilité, avec écoute, avec une empathie non feinte et qui fait mon admiration.

Je ne l’ai jamais entendue se vanter.

Je ne l’ai jamais vue agressive ni méprisante vis-à-vis de ses employés. Je ne l’ai jamais vue humilier l’un d’eux devant sa clientèle, mais toujours, quand elle avait des reproches à faire, des consignes à donner, les prendre à part, leur parler à voix basse. Et, toujours, leur faire ses plus beaux compliments en public, pour les mettre en valeur, et les encourager.

Alors, je te rends grâce, Seigneur, pour cette personne, qui incarne à mes yeux et qui a su garder, dans ce petit univers sur lequel Tu lui as donné de régner, le sens de l’accueil. Voici une personne, Seigneur, à qui, à mes yeux, Tu pourras, dans Ta toute-puissante miséricorde, dire avec joie, un jour "viens ici, serviteur bon et fidèle".

Et pourtant je crois bien que je ne l’ai jamais vue à la messe…

C’est une grande leçon, quand j’y pense. Non pas que les meilleurs d’entre nous soient hors de ton Église – cela, je ne peux le croire – mais qu’une personne, dans son métier, dans ses mètres carrés d’univers, incarne avec autant de simplicité ce que nous devrions tous être, nous qui nous réclamons de Toi, et passons tant de temps à ne pas nous soucier des autres, à faire chier les petits, les apprentis, les servants, et les employés – quand nous ne nous délectons pas de colporter la moindre saloperie qui passe. Quel contraste, Seigneur, et quelle tristesse aussi, que, même dans nos services d’Église, je n’aie pas toujours trouvé autant d’humilité, autant d’abnégation, autant de réserve et de non-jugement de l’autre, que chez ma coiffeuse !

Alors, Seigneur, Toi qui vas me confier une nouvelle tâche, un nouveau ministère, à Ton service, je me jette à Tes pieds, je T’implore, je Te supplie : fais que dans ce micro univers que Tu vas me confier, je puisse faire régner une ambiance au moins à moitié aussi conviviale, charitable, accueillante, bienveillante, ressourçante, que chez ma coiffeuse.

Amen !

 


Cette image a été publiée sous licence Creative Commons par Palagret à cette adresse : https://www.flickr.com/photos/palagret/181807356/
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Lettre d’un Vieux

Grandfather and Grandson

 

Ouvrage de fiction.

 

Je ne sens pas très bon, il faut le dire. J’en ai conscience. Même si mes sensations s’émoussent, et mes sens, c’est à cause des fuites urinaires. D’abord, un accident. Puis deux, puis trois, puis la consultation. Se désaper. Perdre le contrôle de son intimité. Comme quand j’avais deux ans.

Je me souviens du jour où, enfant, j’avais dit à ma mère : "maintenant, je peux me laver tout seul, maman !" D’abord, en laissant la porte entr’ouverte. Puis en la refermant. Puis, le verrou, à l’adolescence, et carrément l’accès à ma chambre interdit. Bizarrement, ce qui m’a fait le plus de mal, c’est qu’on doive m’aider à me laver, c’est les couches, tous ces soins qui me ramènent au début de ma vie, qui annoncent sa fin.

Je m’en foutrais de vieillir, si ce n’était perdre autant de contrôle sur mon corps, sur mon moi, sur mon intimité.

On ne me voit plus comme un corps humain, presque comme un objet.

Oh, j’exagère à peine, car on parle de moi sans moi, et devant moi même. "Il va bien, il mange bien, il s’est plaint, il a bien dormi". On décide de plus en plus pour moi. On me conduit. Même en voiture…

J’adorais ça, conduire. Je rêvais, à la retraite, de m’acheter une vieille MG, de la retaper. On aurait fait de grandes balades avec Simone. Ma chérie. Ma mie. Ma moitié. Mon double. Mon amie. Ma disparue…

Des fois, on dit de moi devant moi sans s’adresser à moi : "oh, il a l’œil qui coule".

Les vieux pleurent en silence, c’est plus facile.

Je perds le fil… Où en étais-je ? Ah oui, la MG, et Simone, nous deux, tout ça… À la place, un jour, je n’ai pas retrouvé mes clés. J’ai bien vu dans leurs yeux qu’ils n’osaient pas me dire la vérité : il ne fallait plus que je conduise. À cause de l’accident. Même s’il ne fallait pas l’appeler comme ça. J’avais eu beau dire que je n’y étais pour rien… Qui croit un vieux ? Un vieux, forcément, ça déraille. Alors, fini, les clés. Autant pour la MG.

Je vais vous dire, c’est chiant.

Chiant de ne plus pouvoir se déplacer tout seul. Chiant de décrire ce que l’on veut quand quelqu’un fait les courses. Chiant de ne pas avoir ce qu’on désire. Chiant qu’on se trompe de marque, de parfum, de goût, de produit même, parce qu’on n’a pas que ça à faire, et que, après tout, hein, un parfum, c’est un parfum, un cake, un cake, et que la moindre préférence est vue comme un caprice.

Je les vois, moi, avec leurs marques… Essaye donc de leur faire changer de shampoing, de chocolat, de smartphone ! Essaye de leur dire que leurs goûts, c’est des caprices !

C’est ça aussi, être vieux : dépendre de la volonté des autres, tout faire pour ne pas embêter, être jugé… Là aussi, dépendance. Pour presque tout, oui, presque, dépendance. Lâcher prise, abandonner, dépendre, se confier, s’en remettre à, avant que de lâcher ce corps, cette vie, faire le grand passage…

Ma foi aussi a bien changé.

On a plus de temps pour causer, Lui et moi. Je mesure à quel point Il m’a aimé, aidé, soutenu, inspiré, guidé, en toute circonstance. Je mesure un peu mieux mes fautes, mes erreurs, mon orgueil, ma cécité. Je prie plus, je lis plus la Parole, je pense plus à Lui.

On se réconcilie en quelque sorte. Il me parle. Il me porte. Et je porte les autres aussi. Je prie comme jamais, je prie, pour mes enfants, et leurs enfants, je les vois qui s’emmerdent comme moi à leur âge pour des choses qui ne comptent pas. Et leurs moments de grâce aussi.

Et j’ai la chance d’avoir parmi eux l’un ou l’autre qui m’aime encore pour ce que je suis, et qui l’exprime.

Les visites sont comme des rayons de miel, des festins de clarté dans un quotidien fait de gris. Les échanges, les vrais échanges, sont si rares que je les chéris comme des aurores, des fragrances rares et pures de pur bonheur. Je les saisis, comme les derniers rayons de chaleur de ma vie ici. Ces moments où me dit non plus "il" mais "tu".

Je ne l’ai jamais dit à Guillaume, le plus petit, mais je me retiens de pleurer quand j’entends son petit rire, sa voix chaude, un peu éraillée : "tu vas bien papy ?"

Et après il raconte sa vie, il babille, il "fait ventilateur" comme dit sa mère pour dire qu’il parle trop, mais moi je trouve qu’on ne me parle jamais trop, alors, j’adore ses visites. Il me fait penser à moi à son âge.

Parce que, j’ai été jeune.

Et je le suis encore.

Dans mon cœur, j’ai quinze ans.

J’ai eu une vie chargée.

Des engagements, et des responsabilités.

J’ai été un adulte.

Mais, au cœur, à l’intime, au fond de moi, je suis resté le même. J’ai juste vu mon corps se transformer autour de moi ; vint le moment où il a commencé à ne plus ressembler à ce que je suis, moi, au fond de moi.

Mais par la foi, je crois, par l’amour, mais surtout par la foi, je suis resté le même, oui, j’ai quinze ans, et j’aime.

Je rêve encore. Je veux aimer, être aimé, et croquer la vie à pleines dents.

Je veux jouer, courir, et m’éclater. Je veux des amitiés si belles qu’elles font cogner le cœur. Je veux l’amour, la complicité, la tendresse. Je veux lire des poèmes, voir tes yeux briller des flammes de notre feu.

Je veux être maison, accueil, refuge, et Paradis.  Je veux être ton havre, et toi le mien. Je veux communiquer, partager, m’associer. Même me frotter à toi, s’il le faut, même qu’on se tape, qu’on se cogne, et qu’on se réconcilie.

Mais le silence, non.

La solitude, non, je ne suis pas fait pour être abandonné.

Je ne suis pas fait pour être oublié.

Je porte en moi le sang de mes ancêtres, et leurs voix, et leurs rires. Je suis riche de tout ce que j’ai vécu. Je m’en vais, mais je suis encore là.

 

Ne m’oublie pas.

 

Vois en toi ce que j’ai été, et en moi, ce que tu seras. Nous partageons, mon frère, une unique dignité. Respecte-la, respecte-toi, respecte en moi notre unique et si belle humanité.

Viens me voir, en mon soir, s’il te plaît.

Accompagne-moi.

 

Amen.

 

 


Image "Grandfather and Grandson Reading Together (b&w)(Sweden)" publiée par Johanna Loock sous licence Creative Commons 2.0 Générique (CC BY-NC-SA 2.0) à cette adresse : https://www.flickr.com/photos/runintherain/6494485045/

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Quand on est en cale sèche

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Parfois, on est assis sur le bord du chemin, on regarde passer la vie. Quand on a perdu son travail, surtout quand personne ou presque ne le sait. On s’assied, on attend, on réfléchit, on regarde le temps s’écouler.

Parfois, on a beau mettre toute son énergie à retrouver du travail, on a beau envoyer CV sur CV, on a beau avoir un profil en acier blindé – et connaître les trucs des recruteurs, savoir se présenter – simplement on ne sait pas pourquoi, c’est comme ça, ça ne passe  pas. On regarde passer les jours. On tente de ne pas se laisser rattraper par le manque d’espoir.

On regrette même parfois des trucs idiots comme des réunions chiantes, la machine à café et son brouet infâme, un chef ignare, ces trucs qu’on avait hâte de quitter.

On rappelle les anciens collègues, ou certains vous appellent, c’est comme de rester sur un quai, et de voir un bateau, dans la brume, qui s’éloigne – plus le temps passe et moins on se comprend, des visages familiers deviennent des fantômes dans le brouillard, on ne se voit plus.

On regarde ses gloires passées, ces trucs très chouettes qu’on a pu fabriquer, ces beaux projets. Ils restent beaux, ce sont des références solides, on est fier de ce qu’on a fait. Mais ils deviennent un peu anciens, on craint qu’ils ne prennent la même patine que nos vieilles photos, ou la figurine en plastique de Goldorak sur l’étagère – belle, certes, mais si datée.

On ne sait plus quoi dire à ceux qui nous demandent ce qu’on fait, où on en est ; le bateau avançait si vite, on se demande comment on a pu en tomber !

Parfois on est en panne, en rade, en cale sèche, pas déprimé mais juste en train peut-être de se réparer.

On sait qu’on va sentir le grand vent, de nouveau, qu’on va larguer amarres et idées grises. On sait qu’on ne peut pas garder pour soi tout ce qu’on sait créer, qu’il y a forcément un sens à sa vie, qu’on n’a pas reçu tant de dons pour les enterrer.

Et quand on se retrouve avec ça à porter en plein carême, on se dit que le Patron a peut-être dans l’idée de vous purifier…

On prie avec la foule de ceux qui ne sont que des statistiques, qu’on regarde comme des parias, des inutiles, des oubliés, ou dont, même, on s’éloigne de peur d’être contaminé.

On découvre le glauque des agences emploi, on croirait du Kubrik des fois. Le code identifiant à quoi se résume votre identité. Les recruteurs paumés qui vous posent des questions qui vous donneraient envie de vous pisser dessus de rire, ou de leur péter les genoux à grands coups de code du travail. On sourit à la place. On fait pas le héros quand on a besoin de bouffer.

Parfois, on passe sans trop de transition de la gloire, des sunlight, des conférences de presse et des cercles de réflexion, à calculer si l’on peut emmener ses mômes au cinéma – enfin, quand on calcule, car parfois on ne veut plus rien calculer.

Alors, dans ce contexte, si étrange, si particulier, dans ce bouillonnement mêlé de remise en question, d’énergie vive inemployée, de gueule de bois professionnelle et de grasses matinée, Ô Seigneur, je veux Te prier.

Merci pour le travail dans lequel on peut s’épanouir, servir Ta création et Te louer.

Merci pour les collègues, les clients, et les fournisseurs, avec qui se nouent tant de liens et qu’on doit aimer.

Merci pour toutes les relations professionnelles, les hiérarchies, les rôles, les organisations, terre de souffrance extrême à évangéliser.

Et merci, même, pour les salauds. Ceux qui volent tes idées et te jettent comme une merde,  les ingrats, les menteurs, ceux qui prennent ta place. Ceux que tu as aidés, qui ont endossé tes succès, les ont parfois signés, et puis, t’ont oublié. Car ce sont mes ennemis, donc je dois les aimer !

Merci pour les gens simples, car il y en a, les petites gens fidèles.

Merci pour les gens importants qui gardent l’humilité. Ces derniers sont si rares que j’espère que tu vas les élever, les couvrir de Ta gloire au jugement dernier.

Pardon pour toutes les fois où je n’ai pas vu l’autre, où j’ai parlé trop fort, trop vite, sans écouter. Pardon quand j’ai menti, mal bossé, ou que je n’ai pas tout donné pour Te servir, toi le maître de toutes nos activités.

Fais-moi voir la lumière, Seigneur, donne-moi de retrouver une équipe, un travail, des collègues, une mission, une machine à café.

Et merci pour ce temps où Tu me rappelles, que nous venons de Toi, et que ce n’est que pour Te contempler, T’aimer et être aimé, que nous sommes sur cette Terre, et que tout ce que nous faisons doit à cette ultime et éternelle vocation se rapporter.

Amen.



Image publiée par Christophe Verdier sous licence Creative Commons à cette adresse : https://www.flickr.com/photos/cverdier/4978420685/

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Rappelle-moi d’aimer

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Rappelle-moi d’aimer, Seigneur, avant que le temps ici-bas n’en soit passé.

Rappelle-moi de dire à ceux que j’aime, que je les aime.

Bien sûr, un jour en Toi, tout sera rassemblé, et un unique Amour nous unira.

Mais tu aimes qu’on aime, Seigneur, quand ce n’est pas donné.

Quand on se traîne encore sur cette Terre.

Qu’on pleure autant qu’on aime, qu’on doute et qu’on enchaîne les peurs, les pleurs, qu’on s’emmêle dans des douleurs.

Qu’on aime, malgré la haine, Seigneur, qu’on ose pardonner.

Un jour je Te verrai, Tu sais, sur la colline, où pour la première fois je T’ai prié.

Je sais que Tu seras mon Tout, Seigneur, j’espère être sauvé.

Je lâcherai de mes doigts torturés, je laisserai tomber, mes plaies, mes erreurs, mes péchés. Je laisserai mes peaux mortes tomber.

J’avancerai comme un mort restauré, les pieds sanglants, le cœur brisé, conscient d’avoir si peu aimé.

Alors, en attendant, Seigneur, laisse-moi aimer.

Ici-bas, malgré mes cécités, mes égoïsmes, mes peurs acharnées.

Parce qu’aimer, ici, Seigneur, mérite tant de valeur.

Aimer, ici, Seigneur, c’est espérer.

Et ça…

C’est tellement compliqué.

Rappelle-moi d’aimer, Seigneur.

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"Le bon samaritain", Aimé Nicolas Morot (1850–1913) , 1880.

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De la quenelle (et autres folies de l’adolescence, quand on a le loisir d’en avoir une)

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Mon cher Quentin, ou Kévin, ou Ahmed, ma chère Guillemette, ou Nathalie, ou Cindy,

Je t’écris aujourd’hui le cœur lourd, et la gorge serrée. Je suis un peu sensible, te diras-tu, et tu n’aurais pas tellement tort. Je suis sensible à l’autre, aux autres, et c’est à mes yeux une qualité, même si beaucoup prennent ça pour de la faiblesse.

Je t’écris, parce que j’ai appris, par la presse, ou par des amis, qu’avec tes copains, vous aviez trouvé drôle, ou intéressant, ou rebelle, de vous prendre en photo, peut-être même devant un lieu symbolique, en train de faire ce geste qu’on désigne aujourd’hui sous le signe de "la quenelle".

Crois-le ou pas, j’ai eu ton âge. L’âge des rêves, des révoltes, et des transgressions, l’âge de l’affirmation, ce moment où parfois on voudrait être quelqu’un d’autre, ou plus tard, ou plus tôt. L’âge où l’on se désire, l’âge où l’on se dégoute, l’âge où les plus âgés tour à tour nous attirent et nous écœurent, où l’on aimerait bien leur ressembler, mais finalement, non, surtout pas. L’âge où l’on se croit supérieurement intelligent, tout en assumant d’être con, l’âge où on se lâche, mais celui aussi où l’on a le plus de réserve, ça dépend du sujet. L’âge aussi de la prime à la connerie, où on s’attire de petits bouts de gloire auprès de ses semblables, parce que l’on "ose", qu’il s’agisse de sauter de haut, d’aborder une fille, ou de tenir tête, au prof, au flic, au père, et à la société en général.

Alors, oui, tu es fier, tu as fait une quenelle, tu l’as mise peut-être sur ton blog, ou tu l’as partagée sur l’un de ces dix ou douze réseaux sociaux avec ou sans images qui nous pompent nos infos à longueur de journée pour nous vendre de la pub, en nous faisant croire que nous sommes lus, ne dis pas le contraire, je sais ce que c’est, j’ai un blog !

Je sais que si tu te donnais de la peine, tu comprendrais sûrement tout seul ce que cela signifie, parce que, bien que tu le caches la plupart du temps, ta capacité de réflexion, crois-le ou non, est aujourd’hui supérieure à celle de bien des adultes. Si je devais absorber en une journée de boulot autant d’infos que toi en une heure de cours, je passerais mes soirées épuisé à dormir devant la télé. Bon, euh, mauvais exemple, mais tu as compris ce que je veux dire.

Apparemment, cependant, il y a des réalités que tu as du mal à intégrer, et ton geste le prouve. Alors, je voudrais juste partager une image, avec toi, une image un peu dure, encore que, tu as vu pire dans Call of et autre.

Sauf que là, c’est en vrai, tu sais, cette partie de la réalité dans laquelle on ne peut ni reloader, ni recommencer la partie, et encore moins récupérer des vies.

L’histoire se passe sur une plage du nord de l’Europe, en Lettonie, un petit pays envahi par l’armée allemande, et dans lequel les nazis ont mis à exécution de manière particulièrement méticuleuse leur plan d’élimination totale des Juifs. On te l’a dit en histoire, ou on te le dira, mais je te le redis, des unités spéciales avaient été formées pour mener à bien cette tâche, le meurtre industriel de masse, de manière spectaculairement efficace. À tel point que les responsables de ce massacre ont pu envoyer des rapports à leurs supérieurs, dans lesquels ils mentionnaient que le pays avait été en quelques mois "libéré des Juifs", ou "Juden Frei" dans la langue de Goethe.

L’image que je veux partager avec toi est celle d’enfants et de jeunes de ton âge, pour certains. On était plus petits à l’époque, on mangeait moins, ne te fie pas aux images. Et puis, ces gens avaient été parqués dans leurs quartiers, affamés, beaucoup étaient malades.

Ces enfants et ces jeunes marchent sur la plage de Liepaja, en juillet 1941. Ils sont des milliers, hommes, femmes enfants, à avoir été amenés là, par des Allemands bien sûr, mais surtout par des supplétifs locaux, parfois membres de la police. Des hommes parfois aux abois pour nourrir leur famille, ce qui n’excuse rien, et qui, contre de l’argent, vont tirer des balles dans le dos ou la nuque d’hommes, de femmes, d’enfants, à longueur de journée. La plupart des tireurs n’en sortiront pas indemnes. Certains seront jugés, pendus, emprisonnés ou fusillés à leur tour, beaucoup tomberont dans de graves dépressions, diverses addictions, en particulier dans l’alcoolisme profond, pas mal se suicideront. Même parmi les SS, et parmi ces groupes de la mort nommés les "Einsatzgruppen", et même parmi leurs officiers, certains, à la longue, s’écrouleront nerveusement devant la barbarie par eux perpétrée.

Mais revenons à ces jeunes, qui marchent. Ils ont une drôle d’allure, tu ne trouves pas ? Je te demande de regarder celui qui marche devant. La photo n’est pas bonne, on ne distingue pas parfaitement son visage. Elle a été prise par un Allemand, qui a fait une douzaine d’images ce jour-là, pour montrer à la fois que tout se passe "bien", que les opérations sont efficaces, et que les tireurs sont des locaux, pas des Allemands, histoire de mouiller le pays et de diluer les responsabilités. Tu ne le savais peut-être pas, mais les nazis, ces monstres sanguinaires dont la force de conviction et la détermination fascinent parfois encore aujourd’hui les esprits faibles, avaient quand-même conscience de commettre des choses pour le moins répréhensibles. Ils faisaient en sorte que le maximum de personnes soient complices, coupables, et impliquées, histoire de renforcer leurs propres convictions, et de diluer au maximum la responsabilité. Il faut voir, quelques années plus tard, certains de ces hommes "forts et déterminés", se chier dessus pendant leur procès, sur l’air de "c’est pas moi m’sieur c’est l’autre", pour éviter la corde. Pour l’heure, ils ne le savent pas, ils exécutent des gens, sur une plage, à Liepaja.

Et nos jeunes marchent, il y a aussi des femmes. L’un n’a plus de pantalon. Bizarre, non ? En fait, c’est presque plus étrange qu’ils soient tous encore habillés. Je te remets l’image, qu’elle s’imprime bien :

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Le garçon de devant, donc, est le seul qui ose vraiment regarder ce qui va leur arriver. Son visage exprime quelque chose de plus fort que de la peur, ou de l’horreur. En français, on dirait quelque chose comme "sidération". Il est au-delà de toute peur, tristesse, surprise. C’est un choc absolu.

Il marche sur le petit côté d’une longue fosse creusée dans le sable, qui fait des dizaines de mètres de long, avec un talus côté mer. Sur ce talus, un petit chemin domine le fond de la fosse de cinq, six mètres. Il est à peine assez large pour que la petite troupe puisse s’y engager, à la queue leu leu. Puis on leur demandera de regarder la mer, pour la dernière fois. Et, de l’autre côté, complètement saouls, leurs bourreaux leur tireront deux balles chacun, dans le dos. Ils tomberont en bas, dans la fosse. S’ils ne roulent pas assez, un homme viendra les faire rouler. S’ils sont juste blessés, ils agoniseront pendant quelques minutes, ou beaucoup plus, mais finiront par mourir, soit, d’une balle dans la tête quand les officiers allemands feront leur tour, soit étouffés par les cadavres qui se déverseront sur eux, au fur et à mesure de l’exécution, soit quand on versera sur eux un quelconque produit pour que ça ne pue pas trop, puis qu’on leur rabattra des tonnes de sable par-dessus la tête.

Regarde ce garçon. Il y a quoi ? quelques jours, quelques mois ? Il était comme toi. Il avait une famille, des amis, des rêves. L’époque était très différente, et peut-être qu’il ne possédait presque rien en propre. Qui sait ? Quelques images, un petit animal sculpté, un livre, amoureusement serrés dans une boite en fer ? Il apprenait à lire et à écrire, peut-être. Il allait à la synagogue de quartier. Il priait. Il était peut-être apprenti, il savait peut-être déjà quel métier il ferait, plus tard. Il avait un visage, une voix, un sourire. Sa mère le regardait avec amour, son père avec fierté. Peut-être qu’il chantait bien, il avait une belle voix. Il rêvait peut-être d’épouser la petite voisine, un jour. Il la trouvait belle, son cœur d’enfant, de jeune, d’adolescent, s’enflammait quand elle le croisait, peut-être même qu’il rougissait, ou qu’il n’osait pas la regarder. Je ne peux qu’imaginer, je veux juste te dire qu’il était comme toi.

Là, il voit ses amis, sa famille, ses voisins, des vieux, des femmes et des enfants surtout, que pour la plupart les bourreaux ont fait mettre à poil, pour se moquer, récupérer leurs fringues, ou les prendre en photo, pour les violer aussi pour quelques-unes, et même, quelques-uns. Oui, certains pédophiles condamnés ont été libérés par les nazis, et embauchés. Ils s’en sont donné à cœur joie. Mais leur jeu préféré, dans l’ensemble c’était de faire se déshabiller les filles, de les humilier, les photographier, et de faire se déshabiller la mère devant le fils, le fils devant la mère, histoire de briser en eux tout ce qui reste à briser. Oui, comme ça, tous ensemble, devant tout le monde. Car pour eux, ce garçon, et tous ceux qui l’accompagnent, sont des choses, pas des êtres humains. Ils doivent s’en persuader. On les a persuadés qu’ils tiennent là, devant eux, la cause de toutes leurs peines. La faim, la peur, et la misère, les banques, et le fameux système, ce sont les Juifs, et aussi les Tziganes, comme aujourd’hui on dit les Roms, les immigrés. Les personnes handicapées, les personnes homosexuelles. Si l’on me désigne un autre, responsable de mes malheurs, quelle tentation c’est alors d’expliquer par sa seule existence tous mes problèmes ! L’autre, les autres, ou le "système", expliquent toutes mes médiocrités, et toutes mes peines. Mais surtout les Juifs, à l’époque surtout, et à bien des époques, il faut le dire. Qu’on présente comme méchants, richissimes, vils, pleutres, calculateurs, tenant le fric, le pouvoir, les médias, ou le fameux système ! tout ce que tu voudras. Ça explique tout, ça excuse tout, ça vaut à ce garçon – ton petit frère en humanité, mon frère – de regarder, sidéré, des gens très ordinaires, à poil, entassés comme des bûches, dans une "mare de sang noir comme du pétrole qui imbibait le sable" dira une témoin, pleurant, mourant, vomissant, saignant, comme ça, en tas.

Regarde ce garçon, ma sœur, mon frère, en humanité, parce que ce garçon, c’est toi. Tu n’es peut-être pas un garçon, ni Juif, mais si ce garçon juif de Liepaja ne te semble pas semblable à toi, il y a quelque chose de notre humanité que tu ne comprends pas, quelque chose en toi de cassé, ou qui n’a pas encore grandi, je ne sais pas. Ne te trompe pas, mon ami, le vrai visage de l’antisémitisme, et ses conséquences, sont là, dans ce regard, cette fuite vers la mort, cette image, pourtant plus douce que beaucoup d’autres, mais que je trouve bien plus touchante aussi.

Tu devrais prier tous les jours pour ce garçon, et pour les autres, tu devrais te couvrir de cendres, tu devrais te battre jusqu’à la mort pour qu’on n’oublie jamais ce petit d’homme, ce frère, cet autre toi, qu’on n’oublie pas où mène la rigolade poilante anti système que les Einsatzgruppen du rire veulent faire passer pour un truc anodin, ou pire encore, pour la défense de la Palestine ! Car ils en ont généralement autant au service des Juifs que des Arabes, ceux-là qui perpétuent et encouragent cette résurgence nazie. Ils aiment les Arabes de loin, embastillés, mais surtout pas chez eux, dans leur cité… mais ceci est une autre histoire.

Regarde une dernière fois le regard de ce garçon il y a 70 ans et quelque, sur la plage de Liepaja. Je t’en prie, et c’est tout ce qu’il me reste à dire, ne l’oublie pas.

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Je ne devrais pas avoir à l’écrire, mais je le fais pour éviter tout déluge de commentaire, ce que j’écris ici n’a rien à voir avec le fait de juger que telle ou telle action menée par un gouvernement serait ou non une sorte de contrefeu médiatique, de l’opportunisme, ou autre. Pour moi, rien ne peut excuser ou encourager l’antisémitisme, et rien, pas même le fait d’être éventuellement adversaires en politique, ou contre le gouvernement actuel ou à venir, ne peut justifier de ne pas appuyer tout engagement visant à punir sévèrement le négationnisme, quel que soit le visage, la stratégie de com ou les justifications fallacieuses qu’il prenne. En clair, à mes yeux, ni le soutien au peuple palestinien, ni l’opposition ou le rejet du gouvernement, ni la suspicion quant à la sincérité de l’engagement de tel ou tel, ne justifient de ne pas s’engager pleinement, et en ce qui me concerne, au nom de ma foi catholique, mais pas seulement, contre l’antisémitisme  aujourd’hui, hier, ici, ailleurs, tout le temps, partout.

Je ne garantis absolument pas de publier les commentaires qui me sembleraient injurieux, illégaux ou irrespectueux.

[Mise à jour]

J’ai oublié de préciser que, outre l’actualité, ce papier m’a été inspiré par le visionnage de cette excellente émission, que je recommande, avec cet avertissement : c’est assez dur à regarder, bien sûr. http://pluzz.francetv.fr/recherche?recherche=einsatzgruppen

Parmi les très nombreuses ressources pédagogiques portant sur la Shoah et l’élimination des Juifs d’Europe, on trouvera celle- ci, en anglais, dont je tire cette image du massacre de la plage de Liepaja : http://www.holocaustresearchproject.org/einsatz/lativia.html

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D’aimer être aimé

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J’étais à la campagne, dans un lieu féérique, à l’un de ces moments féériques, vous savez, quand soudain la lumière vire à l’orangé, et consume arbres et fleurs, prairies et animaux comme dans un tableau. Je me suis arrêté de marcher. Je priais en me baladant, et j’ai reçu au cœur une parole à moi seul destinée, venue du fond des âges, et pour l’éternité : "je t’aime."

On en a quelquefois, de ces fulgurances, de ces certitudes et autres micro révélations, de ces petits messages ailés qui viennent se poser sur votre cœur, on en a de ces bouts de compréhension à la fois tout petits et tellement grands, sur ce que l’Esprit dit à notre esprit et nous révèle de l’Amour ou de la volonté du Père sur nous, ce qui revient au même d’ailleurs. Mais là, je suis resté comme envahi d’un amour sans limite, comme embrasé d’un amour vif et clair, comme bercé d’un amour à la fois paternel, maternel et fraternel, comme si mon Créateur était pour moi tous les amours, toutes les amitiés, toutes les sympathies, compréhensions, écoutes, attentions et tendresses rassemblées en un seul élan, et qui fait vivre.

J’ai aimé à pleurer être aimé de cet être aimé, j’aimé aimer être aimé par l’Amour même.

Dieu, que je brouille souvent notre amour, que je passe du temps à tout sauf  T’écouter, à refermer mon cœur, pour que Tu ne voies pas ce que je fais sans Toi, hors Toi, et contre Toi, qu’on appelle le péché, quand je sais bien au fond que devant Toi je suis nu de la nudité la plus incapable de rien cacher, et que mon seul bonheur est d’être tout entier vers Toi ouvert, soumis, et orienté. Je sais qu’en Toi seul je puis espérer atteindre à combler la béance insondable de ma soif infinie d’être aimé, choyé, et écouté, approuvé, consolé, aidé, pardonné, reconstruit, apprécié, béni, regardé, et que cette soif terrible et grande est dans la contemplation, dans le don et l’offrande à Toi qui me donnes tout. Néanmoins, cependant, quelquefois, il arrive, trop souvent, que le vieil Homme en moi résiste et fuie, se cache, méprise, efface, coupe, nie, mente, pèche, empêche.

Mais que je me souvienne de ce moment, ou de mille millions d’autres, et je retrouve l’envie d’être vers Toi tourné, à Toi donné, en Toi caché, Toi qui es tout Amour. Le pardon me replace alors dans ta perspective, et je regoûte alors au bonheur en abime, d’aimer, et d’aimer être aimé.


Image publiée par Katie Dalton sous licence Creative Commons CC BY-NC-ND 2.0 à l’adresse : http://www.flickr.com/photos/katiedee/3500464529/

Publié dans Impressions, Poèmes, Prières

Il n’est qu’en Toi

Candles

Parfois, j’ai très envie d’arrêter d’espérer. De m’asseoir là, sur le bord de la route, et regarder la vie passer. Me laisser couler dans la boue, prendre racine, pourrir, sécher, retomber en poussière et m’envoler. Me laisser écraser, broyer, éparpiller. Baisser les bras, les yeux, les oreilles, arrêter de penser, d’agir, et même, tiens, de prier.

Ou au contraire me faire planter des cheveux tout neufs, faire un lifting, des UV, de la muscu, et un régime. Aller à Ibiza faire le con sur un dancefloor, picoler, me faire un rail de coke, m’éclater, ne plus penser qu’à moi.

Dire que la religion, c’est pour les cons, source de toutes les guerres. Que les différences filles/garçons sont des stéréotypes qu’il faut éradiquer. Quoi encore ? Je sais plus.

Parfois, oui, je me dis : demain j’arrête. C’est tellement compliqué d’être catho.

Et puis, sans crier gare, l’Esprit m’effleure. C’est Marie, son sourire, son regard, posé sur une statue tranquille. C’est le témoignage d’un chrétien d’Irak. Une photo du bienheureux Pier-Giorgio Frassati. Une prière de Thérèse, «rien que pour aujourd’hui». Le courage de Benoît XVI. Un gamin haut comme trois missels qui pose une marguerite près d’une icône.

Alors je sens en moi, malgré toute ma fatigue, mes faiblesses, mes lassitudes, malgré toutes mes révoltes, mes cicatrices, et les combats perdus, je sens encore, et encore, et encore, un parfum très léger, une flamme fragile et pure, un amour entêtant et entêté, un appel, une suavité sans nom et sans limite, une Présence immense et humble, un bonheur inouï et éternel, une beauté plus belle encore qu’un coucher de soleil, un brasier titanesque qui me brûle sans me consumer, Dieu, Dieu, Dieu, en Jésus, présent !

Et alors je m’arrache encore à la fange, à ma gangue, à ma gangrène, alors et par sa main je me relève, je fais ce pas de plus dans la foi, l’espérance, et la charité, que je pensais bien ne pas faire, parce que, mon Dieu, Tu es tout !

Il n’est qu’en Toi que je peux exister…

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Publié dans Prières
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